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14/07/2015

L'URSS et le séparatisme kurde en Turquie

Semih Vaner, "La Turquie entre l'Occident-Patron et le « Grand Voisin du Nord »", in Zaki Laïdi (dir.), L'URSS vue du Tiers Monde, Paris, Karthala, 1984, p. 100 :

"La plupart des organisations kurdes se réclamant du marxisme comme Özgürlük yolu (« Le chemin de la liberté »), Roja Walat (« Le soleil du pays »), le DDKD (Association culturelle démocratique et révolutionnaire) et le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) toutes démantelées par la junte militaire à la fin de 1980, se diront résolument pro-soviétiques et chercheront, dans leur lutte, l'appui de Moscou qui observe pourtant une certaine prudence en n'encourageant pas le séparatisme. Deux autres organisations kurdes de gauche resteront extrêmement critiques envers l'URSS : Kawa, prochinois, mettra quasiment sur le même plan la lutte contre l'URSS et la lutte pour l'indépendance du Kurdistan tandis que Rizgari reprochera au PC soviétique de n'avoir jamais fait de déclaration sur le droit des Kurdes à disposer d'eux-mêmes."

Staline et la question du Haut-Karabakh et du Nakhitchevan

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Richard G. Hovanissian, "L'intermède de l'indépendance nationale", Esprit, juin 1984, p. 107-108 :

"Les efforts du gouvernement de l'Arménie soviétique pour récupérer une partie des territoires perdus ne furent soutenus que par des notes diplomatiques très timides de la Russie qui, par ailleurs, était en train de normaliser ses relations avec le gouvernement d'Angora.

Le Comité militaire révolutionnaire d'Arménie arriva à Erevan le 4 décembre, suivi deux jours après par les premiers détachements de l'Armée rouge. Le Revkom, dominé par de jeunes bolcheviques vindicatifs, repoussa immédiatement le

Par le Traité de Moscou (mars 1921), qui établissait des relations d'amitié entre la Russie soviétique et le gouvernement d'Angora, la Turquie abandonna ses revendications sur Batoum et les autres districts en échange de l'abandon par les Russes des tentatives d'obtenir pour l'Arménie soviétique le district Surmalu d'Erevan. Dans ce secteur, la nouvelle frontière turque s'étendit jusqu'à la rivière Araxe ; la plaine fertile de Igdir et le mont de l'Ararat étaient en Turquie. En plus, le traité stipulait que Sharur Nakhitchevan ne serait pas rattaché à l'Arménie soviétique mais constitué en une région autonome sous contrôle de l'Azerbaïdjan soviétique, même s'il était séparé de l'Est de la Transcaucasie par le territoire arménien.

Quels qu'aient été les scrupules de Tchicherine et de Karakhan, ils durent les surmonter à cause du soutien décisif apporté par Staline à la délégation turque.

Comme prévu dans le Traité de Moscou, des termes presque identiques furent employés dans le Traité de Kars (octobre 1921) signé entre la Turquie et les trois républiques soviétiques transcaucasiennes."

Gaïdz Franck Minassian, "Le Haut Karabagh : la guerre pour une enclave", Cahiers de l'Orient, n° 57, 2000, p. 84 :

"(...) Staline dote le Haut-Karabagh et d'autres zones sensibles d'un statut administratif soviétique dans le but de consolider l'équilibre de son système politique naissant. En créant la République Autonome d'Adjarie (Géorgie), la République Autonome du Nakhitchevan et la Région Autonome du Haut-Karabagh (Azerbaïdjan), l'URSS poursuit sa politique amicale avec le régime kémaliste. L'URSS avait déjà fait beaucoup pour les Turcs en les débarassant de la question de l'Arménie turque et en les aidant à se concentrer sur le problème grec. Avec la question du Haut-Karabagh, Moscou doit contenter les Azéris pour qu'ils ne lorgnent pas trop du côté turc. En même temps, Moustapha Kémal n'a pas à craindre un revirement soviétique avec des entités turcophones autour de lui qui encerclent de plus l'Arménie. D'où les interférences légitimes de la Turquie qui, dans les conflits des nationalités, appelle au respect des Traités en vigueur."

30/05/2015

La Russie bolchevique et la ceinture des pays musulmans indépendants (Turquie, Perse, Afghanistan)

Stéphane Yerasimos, "Les Arabes et les Turcs : Quelques repères sur un chemin tortueux", Hérodote, n° 60-61, 1er-2e trimestres 1991, p. 174-175 :

"L'expansion des Empires russe et britannique avait laissé subsister, avant la Première Guerre mondiale, une série d'Etats-tampons situés entre leurs axes de progression : l'Empire ottoman, l'Iran, l'Afghanistan. L'entente des deux grandes puissances en vue de la Première Guerre mondiale entraîna l'extension des zones d'influence sur ces pays, tandis que l'effondrement passager de la Russie en 1917 fit croire un moment à la Grande-Bretagne qu'elle pourrait placer toute cette zone sous son contrôle direct. Cette tentative fut vouée à l'échec non seulement à cause de l'impossibilité de la Grande-Bretagne à gérer tous ses acquis de la guerre, ou de la montée en puissance de l'Union soviétique, mais aussi à cause de la résistance inattendue des pays en question. Mustafa Kemal réussissait à imposer la quasi-totalité de ses revendications nationales, aussi bien territoriales qu'économiques, l'Afghanistan faisait face à une nouvelle guerre anglo-afghane et l'Iran mettait en échec le traité de quasi-protectorat imposé par lord Curzon, entraînant en même temps la chute de la dynastie Qadjar remplacée par un colonel des Cosaques nationaliste, Reza Chah Pahlavi.

Si la remontée en puissance de la Russie pendant la période où ces événements se déroulent (1919-1923) contribue à la résistance des pays en question (notamment l'aide militaire soviétique au mouvement kémaliste fut très importante, sinon déterminante), cette remontée empêche en même temps une rupture entre ces pays et la Grande-Bretagne, puisque la réapparition de l'antagonisme entre ces deux puissances entraîne quasi automatiquement le jeu d'équilibre des pays intermédiaires.

Sans oublier que ces derniers ont eu également pendant cette même période maille à partir avec les Russes. Ainsi, Mustafa Kemal fit une seconde entorse (après Mossoul) à ses revendications territoriales en rétrocédant Batoum, qui avait été abandonné aux Ottomans par le traité de Brest-Litovsk en mars 1918 et les Soviétiques occupèrent au printemps 1920 une partie du littoral caspien iranien.

Ces rapports complexes entraînèrent une série d'engagements. L'Union soviétique, qui reconnut la première le gouvernement d'Ankara par le traité signé à Moscou le 16 mars 1921, signa également des traités bilatéraux avec l'Iran et l'Afghanistan. Enfin, les délégués turcs et afghans, qui se trouvaient à Moscou pour discuter avec les Soviétiques, signèrent sur les instances de ces derniers un traité turco-afghan le 1er mars 1921. Ce dernier traité a aussi une autre histoire. A l'armistice de 1918, les leaders Jeunes-Turcs s'enfuirent en Allemagne et tentèrent de monter, avec des généraux extrémistes allemands et des responsables bolcheviques, une société secrète de subversion en Asie centrale et dans le monde islamique. Un des objectifs, dont la partie turque se charge plus particulièrement, est la résistance afghane contre les Britanniques. Même si Ankara désavoue ces agissements, le traité turco-afghan n'y est pas étranger et la République turque enverra des instructeurs militaires en Afghanistan.

Par ces traités, l'Union soviétique entend peut-être constituer un bloc anti-impérialiste. Il en résultera une ceinture de pays qu'on pourrait aujourd'hui appeler non alignés entre l'Empire russe reconstitué et le Moyen-Orient arabe contrôlé par la Grande-Bretagne et la France."

15/05/2015

Bülent Ecevit et l'URSS

Semih Vaner, "La Turquie entre l'Occident-Patron et le « Grand Voisin du Nord »", in Zaki Laïdi (dir.), L'URSS vue du Tiers Monde, Paris, Karthala, 1984, p. 109-110 :

"Un pas supplémentaire était franchi dans le sens du rapprochement [turco-soviétique] par B. Ecevit, le leader du Parti républicain du peuple. Lors de sa visite à Moscou en juin 1978, il laissa entendre, que la Turquie se proposait de réduire sa coopération avec les Etats-Unis et sa participation à l'OTAN et que cette mesure était dictée par « la conscience que la menace qui pèse sur sa sécurité ne vient pas de l'URSS ni des autres pays socialistes ». Le chemin parcouru en vingt ans était de taille même si le document signé par le Premier ministre turc à l'issue de sa visite en Union soviétique restait en deçà de l'accord politique de 1971 entre Moscou et Bonn. La politique soviétique d'Ankara s'inscrivait dans le nouveau « concept national de sécurité » (ulusal güvenlik kavramı) du gouvernement Ecevit, concept pourtant insuffisamment défini et malaisé à appliquer, en raison de la conjoncture politique et économique interne et de la brièveté des passages au gouvernement du Parti républicain du peuple."

Stéphane Yerasimos et Turgut Artunkal, "La Turquie : permanences géopolitiques et stratégies nouvelles vers le Proche et le Moyen-Orient", Hérodote, n° 29-30, 2e-3e trimestres 1983, p. 257-259 :

"Il est vrai que l'objet d'équilibre instable que la Turquie a constitué depuis un siècle et demi à profondément affecté sa propre politique extérieure et que les gouvernements successifs du pays, de l'Empire à la République, se sentant en dernière analyse à la merci des grandes puissances, n'ont trouvé de meilleure politique que d'essayer de jouer l'une contre l'autre. Dans ce sens, les ouvertures des gouvernements turcs, aussi bien de droite que de centre-gauche, vers l'Est pourraient être interprétées comme un simple chantage politique n'ayant d'autre objectif que de susciter l'inquiétude américaine, afin que celle-ci entraîne une levée de l'embargo et une reprise de l'aide. Cette hypothèse correspond sans doute à une partie de la vérité, mais d'autres facteurs sont aussi à rechercher. L'autonomisation relative de la Turquie, tout en rendant possible l'avènement de gouvernements de centre-gauche dans les années soixante-dix créa aussi à l'intérieur un sentiment diffus mais vaste d'opposition à la dépendance par rapport à l'Occident. Nourrie par le conflit gréco-turc et l'embargo américain, interprété comme un « lachâge » par le monde occidental d'un pays musulman au profit d'un pays chrétien (la Grèce), et attisée par les reflets de la résurgence islamique au Moyen-Orient, cette opposition aboutit à une réaction de fierté mêlée d'inquiétude, face au monde occidental et réclame à son tour une ouverture vers d'autres horizons ; l'URSS, les pays balkaniques socialistes et les pays dits « radicaux » du Moyen-Orient, les pays dits « modérés » étant restés plutôt réticents aux appels turcs.

Après une série de tâtonnements ces tentatives se précisent en 1978 sous le gouvernement de centre-gauche de Bülent Ecevit et se cristallisent autour du concept de « sécurité nationale ». Les promoteurs de ce concept constatent que « les risques inhérents à une adhésion sans nuances de la totalité du système de défense turc à l'ensemble de l'appareil de défense occidental n'ont jamais été sérieusement examiné. » Ils se rendent alors compte que « la politique étrangère turque était jusqu'à présent basée sur des présupposés statiques dans un monde en mouvement ».

Quels seraient alors les changements intervenus sur la scène internationales ? Premièrement : « L'Europe occidentale considère l'équilibre politique de l'Europe en fonction de l'actuel statu quo entre le bloc occidental et celui des pays de l'Est. L'Union soviétique et ses partenaires partagent ce point de vue. Par conséquent, la possibilité d'une agression en Europe perd beaucoup de sa crédibilité et au fur et à mesure que la menace de guerre en Europe s'éloigne, les partenaires européens de l'OTAN, aussi bien que les Etats-Unis, sont en train d'adopter des politiques plus flexibles face au bloc soviétique... » Deuxièmement : « La parité ou la quasi-parité nucléaire atteinte aux Etats-Unis et en Union soviétique impose des limitations à leur action partout dans le monde... Un tel type de relations donne la possibilité aux petits pays de disposer d'une flexibilité plus grande dans leurs politiques étrangères. »

Par conséquent, si la Turquie doit contribuer au maintien du statu quo en Europe en évitant l'adoption de mesures draconiennes en politique étrangère, comme par exemple un retrait de l'OTAN, elle peut par contre « promouvoir des activités de coopération internationale visant à réduire les tensions politiques ».

C'est donc en application de ces principes que le gouvernement turc diversifiera sa politique étrangère et signera des accords de coopération aussi bien avec l'Union soviétique que la Libye. Or, si à travers le « Concept de sécurité nationale », la politique extérieure turque venait de découvrir la détente qu'à la fin des années soixante-dix c'était parce que le processus de cette détente à travers les avatars de la crise chypriote et les vicissitudes de l'instabilité intérieure venait seulement de toucher la Turquie, à un moment où les nuages d'une nouvelle crise internationale s'amoncellaient à l'horizon. (...)

Les premiers développements du nouveau rôle assigné à la Turquie se manifestèrent dès le début de l'année 1979 tandis que les principes qui les sous-tendent apparaîtront simultanément dans diverses revues de politique internationale en automne de cette même année. Là les auteurs abordent le « concept de sécurité nationale » et semblent le prendre très au sérieux. « Dans le passé, les menaces turques en ce qui concerne l'adoption d'une politique économique et étrangère plus neutre étaient largement regardées comme de pressions à peine voilées en vue d'une meilleure intégration dans l'alliance occidentale. Or on possède aujourd'hui des signes clairs d'une nouvelle et ferme résolution d'Ankara visant à promouvoir des objectifs nationaux même aux dépens de ses engagements concernant la sécurité occidentale. »

L'« accord turco-soviétique de coopération amicale sur les principes de bon voisinage » est considéré dans cette optique comme un signe extrêmement inquiétant comme le démontrerait, si besoin était, l'allocution du Premier ministre turc, Ecevit, à cette occasion : « Je suis absolument convaincu qu'avec la consolidation d'une telle atmosphère, les alliances et les différences des systèmes perdront leurs caractéristiques de confrontation et qu'il y aura moyen dans le futur de renforcer la balance sur laquelle s'appuient aujourd'hui la paix et la détente. »

De même « l'aspect le plus spectaculaire (et du point de vue de l'OTAN et des Etats-Unis le plus menaçant) du nouveau concept de défense, réside dans la détermination turque à améliorer ses relations avec les forces armées soviétiques. Cette politique poussée à sa conclusion logique peut un jour renverser la traditionnelle et bien enracinée suspicion turque au sujet des intentions soviétiques, enlevant ainsi la raison principale de la participation de la Turquie à l'alliance atlantique. » "

10/05/2015

Le général Kenan Evren et la Chine populaire

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Deng Xiaoping et Kenan Evren (1982).

 

"Turquie", Le Monde, 14 décembre 1982 :

"Le général Evren a quitté Ankara dimanche 12 décembre pour une tournée de deux semaines en Extrême-Orient. Il doit se rendre dans quatre pays (Chine, Indonésie, Corée du sud et Bangladesh) avec lesquels il entend "développer les relations économiques". Au cours d'une escale au Pakistan, sur le chemin du retour, le général Evren aura l'occasion de s'entretenir avec le général Zia Ul Haq."

Le général Kenan Evren et l'URSS

Claire Tréan, "La politique d'Ankara à l'égard de l'Europe et des Etats-Unis est encore indécise", Le Monde, 7 avril 1982 :

"Du côté turc enfin, le Conseil national de sécurité, ou du moins la tendance du général Evren, a tenté jusqu'à présent (malgré qu'elle en ait) de sauver le dialogue avec l'Europe pour éviter un tête-à-tête avec Washington. Les Turcs nourrissent traditionnellement une certaine méfiance à l'égard des Etats-Unis. Ils n'ont pas oublié que les Américains les avaient "lâchés" lors de l'opération de Chypre et avaient décrété un embargo sur les livraisons n'armes, qui ne fut levé qu'en 1979.

Ankara se réfugie derrière l'OTAN et a refusé jusqu'à présent toute coopération militaire bilatérale avec les Etats-Unis qui outrepasserait ses engagements à l'égard de l'alliance. On a noté à cet égard que la visite de M. Weinberger à Ankara, à la fin de l'année dernière, n'a pas été suivie comme prévu de celle de M. Haig, différée en raison des événements de Pologne mais dont il n'est plus question aujourd'hui. A jouer par trop la carte américaine, la Turquie compromettrait ses relations avec l'U.R.S.S. et avec ses voisins arabes, elle ne souhaite pas d'autre part devenir, en dehors de l'OTAN, partie prenante d'un éventuel conflit qui pourrait surgir à ses portes.

Ce pays a adhéré à l'OTAN à la fois par nécessité et par conviction. La partie cachée de ses relations avec l'U.R.S.S., c'est un antisoviétisme nourri par le souvenir des invasions et par le souvenir plus récent des tentatives de déstabilisation imputées à Moscou. On sait que diverses organisations terroristes ont reçu avant le coup d'Etat des subsides de l'U.R.S.S. et de la R.D.A. Une grande partie des armes saisies depuis le 12 septembre 1980 provenaient des pays de l'Est. On sait aussi que deux radios continuent toujours d'émettre en Turquie, l'une à partir de Berlin-Est et l'autre, en kurde, depuis l'Union soviétique.

Mais, comme tous les pays frontaliers des pays de l'Est, elle a, et c'est la partie visible de ces relations, une politique sinon teintée de neutralisme, du moins de bon voisinage avec l'U.R.S.S. Les relations commerciales avec ce pays se développent depuis quinze ans sur la base notamment d'une politique de troc qui ne coûte pas cher en devises. La Bulgarie est, d'une part, un gros fournisseur d'électricité. Le général Evren, qui se déplace peu, vient d'y effectuer une visite officielle, et se trouve actuellement en Roumanie. Même si l'un des objectifs de cette politique balkanique est sans doute d'irriter la Grèce, un autre est d'illustrer la politique de détente qu'on entend mener avec l'Est.

L'U.R.S.S., de son côté, avait été, jusqu'à une période récente, très discrète à l'égard du régime du général Evren, toute autre attitude risquant de pousser un peu plus la Turquie dans les bras des Etats-Unis. Or les premières critiques concernant les violations des droits de l'homme sont apparues récemment dans la presse soviétique. Comme si on considérait à Moscou qu'un pas avait été franchi dans le rapprochement turco-américain."

Artun Unsal, "Turquie : L'Union soviétique livrera du gaz naturel à Ankara à partir de 1987", Le Monde, 28 décembre 1984 :

"Ankara. - La visite que le chef du gouvernement soviétique, M. Tikhonov a effectuée du 25 au 27 décembre à Ankara (le Monde du 26 décembre) a mis un terme au refroidissement que connaissaient les relations entre les deux pays depuis 1980. Ces relations avaient souffert du regain de la tension Est-Ouest à partir de l'entrée des troupes soviétiques en Afghanistan. Les dirigeants d'Ankara estimaient en outre que l'Union soviétique avait joué un rôle dans la recrudescence du terrorisme et des menées séparatistes en Turquie avant l'intervention militaire du 12 septembre 1980.

Les deux pays ont signé le 26 décembre deux importants accords économiques ainsi qu'un protocole d'échanges culturels. L'accord commercial couvre la période 1986-1990. Il prévoit notamment l'approvisionnement de la Turquie en gaz naturel soviétique à partir de 1987, les livraisons devant être payées en nature, ce qui ouvre le marché soviétique aux produits turcs. L'accord de coopération économique conclu pour dix ans et renouvelable devrait donner un second souffle à la coopération entre les deux pays qui avaient déjà produit dans les années 60 des résultats importants, Moscou ayant contribué financièrement et techniquement à la construction de complexes sidérurgiques, de raffineries, d'usines d'aluminium et de centrales thermiques.

M. Tikhonov, a été reçu par le président de la République, M. Evren, auquel il a transmis une invitation à Moscou du chef de l'Etat soviétique, M. Tchernenko. Il a déclaré qu'"en dépit de la différence de leurs systèmes économiques et sociaux" les deux pays ont "des intérêts communs durables" que les "changements conjucturels ne sauraient influencer".

Durant les entretiens officiels, le dirigeant soviétique aurait délibérément omis de faire la moindre allusion au contentieux turco-grec en mer Egée, témoignant ainsi du désir de Moscou d'avoir des "relations équilibrées" avec ces deux pays. Sur Chypre, les Soviétiques auraient indiqué qu'ils soutiennent les efforts du secrétaire général des Nations unies en vue de relancer les négociations intercommunautaires. On remarque du côté turc que Moscou ne se fait plus le champion de la réunion d'une conférence internationale à propos de Chypre.

L'Union soviétique a, d'autre part, fait savoir qu'elle reste hostile à tous les actes de terrorisme international, comme ceux "qui ont pour but d'attenter à l'intégrité territoriale de la Turquie". La formulation est habile mais quelque peu décevante pour Ankara. Les Turcs auraient sûrement souhaité que Moscou condamne plus nettement, entre autres, le terrorisme arménien ainsi que les déclarations de certains dirigeants politiques et religieux de l'Arménie soviétique.

Dans les milieux américains à Ankara, on indique que les Etats-Unis ne peuvent que se féliciter de l'amélioration des rapports turco-soviétiques. On espère cependant qu'Ankara saura éviter une trop grande dépendance à l'égard de Moscou dans le domaine énergétique : une façon de désapprouver prudemment l'achat de gaz naturel soviétique par la Turquie. Il s'agit d'un avertissement par ailleurs peu efficace : en Europe, l'Allemagne fédérale, la France et l'Italie ont déjà devancé la Turquie dans la conclusion de contrats de même nature avec Moscou."

Le général Kenan Evren et les démocraties populaires d'Europe de l'Est

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Kenan Evren et Nicolae Ceaușescu.

 

Emel Akçali, Chypre : un enjeu géopolitique actuel, Paris, L'Harmattan, 2009, p. 177 :

"Mais le coup d'Etat militaire en Turquie, de 1980, a provoqué de nouveau l'isolement de ce pays sur la scène politique internationale. Le chef de la dictature militaire, Kenan Evren, qui est devenu le président de Turquie, n'a pu se rendre que dans quelques pays, comme le Pakistan, l'Arabie saoudite, les émirats de la péninsule arabique, la Bulgarie de Jivkov ou la Roumanie de Ceauşeuscu."

Artun Unsal, "Le général Evren est le premier chef d'Etat turc à se rendre en visite officielle en Bulgarie", Le Monde, 25 février 1982 :

"Ankara. - Après avoir fait son premier voyage officiel à l'étranger en novembre dernier au Pakistan, le chef de l'Etat turc, le général Evren, accompagné du ministre des affaires étrangères, M. Turkmen, devait quitter la capitale ce mercredi 24 février pour Sofia où il sera l'hôte de M. Todor Jivkov jusqu'à samedi.

C'est la première fois qu'un chef de l'état turc se rend en Bulgarie. A la veille de son départ, le général Evren a mis l'accent sur l'importance prioritaire accordée par la Turquie au développement des relations de bon voisinage, à la stabilité et à la paix dans les Balkans. Il doit se rendre dans les prochains mois en Roumanie et en Yougoslavie.

Une "déclaration d'amitié et de coopération" avait été signée entre la Bulgarie et la Turquie en 1975. Le volume global des échanges commerciaux entre les deux pays s'est élevé à quelque, 147 millions de dollars lors du dernier exercice, tandis que dix visites au niveau ministériel ont eu lieu de part et d'autre en 1981. Les observateurs à Ankara font surtout remarquer que, comme Moscou, Sofia s'est jusqu'à maintenant gardé d'adopter une attitude ouvertement hostile au pouvoir militaire à Ankara. Cela contraste avec l'attitude de plusieurs pays de l'Europe occidentale.

De leur côté, les dirigeants d'Ankara, bien qu'ils condamnent officiellement l'intervention soviétique en Afghanistan ainsi que les récents développements en Pologne, se sont abstenus de critiquer systématiquement le bloc communiste.

A propos de la question de Chypre, la Bulgarie, qui estime que l'île doit rester un Etat unitaire et non fédéral, est favorable à la réunion d'une conférence internationale, alors que la Turquie prône la poursuite des négociations intercommunautaires, entre représentants des Chypriotes grecs et turcs.

Les deux pays divergent également sur le problème des armes nucléaires dans les Balkans. La proposition de leur suppression, lancée par la Roumanie dans les années 50, a été reprise par M. Jivkov en 1981 et a recueilli l'adhésion du premier ministre grec, M. Papandréou. Ankara estime pour sa part que toute réduction des armes nucléaires dans la région ne peut intervenir que dans le cadre d'un processus global concernant tous les pays européens."

25/04/2015

Le THKP-C et le kémalisme

"Bref historique du DHKP-C par lui-même", août 2004 :

"Les circonstances de la naissance du THKP-C

A partir de 1946, l’impérialisme US opère une reconquête néo-coloniale de la Turquie dans le cadre de la doctrine Truman et du Plan Marshall, à travers les relations qu’il développe avec la nouvelle bourgeoisie turque. Etant encore embryonnaire et donc incapable d’imposer son pouvoir politique, cette bourgeoisie s’allie aux seigneurs fonciers, aux commerçants et aux usuriers pour former une oligarchie.

Le 27 mai 1960, des officiers anti-impérialistes fidèles aux principes de Kemal Atatürk, le fondateur nationaliste de la république de Turquie, mènent un coup d’état, appuyée par la classe ouvrière, les étudiants, les intellectuels et l’opposition démocratique, exécutent les dirigeants du parti pro-yankee, le DP, et font voter en 1961 une nouvelle Constitution, qui est de loin la plus démocratique que la Turquie ait connue. Les droits politiques et syndicaux sont désormais respectés, les banques et les grandes entreprises sont nationalisées, l’autonomie est accordée aux universités, la censure est abolie. Conséquence : une quantité incalculable d’ouvrages marxistes sont traduits, ce qui contribue à l’éducation politique de la classe ouvrière et de la jeunesse et à l’émergence d’une nouvelle génération révolutionnaire.

En 1961, le Parti ouvrier de Turquie (TIP) voit le jour. En 1965, ce parti fonde dans les universités la Fédération des clubs de réflexion (FKF). L’un des dirigeants de la fédération, Mahir Cayan, futur dirigeant du THKP-C, travaille à la radicalisation de la lutte populaire et à la fusion entre la classe ouvrière et les étudiants."

16/11/2014

Buste en l'honneur d'Atatürk à La Havane

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Buste inauguré à Cuba (La Havane) en 2008, en présence d'İnci Tümay (ambassadrice turque).

07/07/2014

Nikita Khrouchtchev et la Turquie

Victor Segesvary, Le réalisme khrouchtchévien, Neuchâtel, La Baconnière, 1968, p. 17-18 :

"Après la mort de Staline, Molotov, devenu ministre des Affaires étrangères du gouvernement Malenkov, s'emploie immédiatement à améliorer les relations soviéto-turques. Il envoie une note à la Turquie le 30 mai 1953, désavouant — dans une démarche sans précédent dans la pratique diplomatique soviétique — le programme d'expansion territoriale de Staline. Par cette note il informe le gouvernement turc que l'URSS a l'intention de tourner définitivement la page sur les inimitiés précédentes entre les deux pays et qu'elle prendra un nouveau départ. Il déclare au nom de la Géorgie et de l'Arménie soviétiques — pour le compte desquelles le programme d'expansion territoriale avait été lancé — qu'elles renoncent à leurs prétentions, et que l'URSS n'a pas la moindre revendication territoriale sur la Turquie. Naturellement Molotov ne peut et ne veut pas céder sur tous les points. Aussi ne souscrit-il pas dans sa note au statu quo dans la mer Noire et dans les Détroits, basé sur la Convention de Montreux, mais il fait allusion, en termes vagues, à un arrangement dont les conditions seraient acceptables tant pour l'URSS que pour la Turquie. En effet, la note soviétique propose à la Turquie un traité bilatéral sur toutes les questions controversées, écartant par cet arrangement les cosignataires de la Convention de Montreux ; c'est, en somme, une alliance antioccidentale. Cette action n'a pas été couronnée de succès. La réponse turque a été froide et réservée. Elle enregistrait avec satisfaction l'annulation des revendications territoriales, mais déclarait que la question des Détroits avait déjà été réglée par la Convention de Montreux.

Cette initiative de Molotov prouve que les demi-mesures ne servent à rien ; un revirement soviétique au Proche-Orient ne pouvait s'accomplir que sur de nouvelles bases. « C'est Staline qui avait corrompu les relations de l'Union Soviétique avec l'Iran et la Turquie », déclare Boulganine au printemps 1955 et il donne l'assurance que l'intention des nouveaux dirigeants soviétiques n'est autre que de « retourner à la politique léniniste du respect fondamental de la souveraineté des autres pays ». A la fin de la même année, Khrouchtchev s'adressant au Soviet Suprême, reconnaît publiquement les torts de l'URSS envers la Turquie : « Nous ne pouvions pas dire qu'en ce qui concerne la détérioration de nos relations, la faute incombe entièrement à la Turquie ; nous avons fait de notre côté des déclarations peu appropriées qui ont contribué à assombrir ces relations »."

Jean-Baptiste Duroselle et ‎Jean Meyriat (dir.), Les nouveaux Etats dans les relations internationales, Paris, Armand Colin, 1962, p. 39 :

"Cette position de soutien de toute manifestation anti-impérialiste apparaît nettement dans la manière dont l'U.R.S.S. a accueilli en 1959-60 les événements de Turquie. Il a suffit d'une prudente allusion du nouveau ministre des affaires étrangères, S. Sarper, à une politique étrangère turque inchangée, mais où « certaines nuances » seraient apportées, l'accent étant mis sur l'indépendance et la souveraineté du pays, pour que Moscou montrât sa satisfaction. Le jour même où il lisait cette nouvelle dans la Pravda, M. Khrouchtchev disait en effet : « Les Turcs, chez qui se trouvent des bases américaines, ont arrêté Menderes, et il est maintenant en prison ; le nouveau premier ministre, le général Gürsel, a déclaré qu'il suivrait la politique d'Atatürk, avec qui, alors que Lénine était encore en vie, notre pays a eu de bonnes relations. Nous voudrions qu'il y ait de l'amitié entre nous et la Turquie, entre nous et l'Angleterre, entre nous et la France et les autres pays... » "