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07/03/2016

Les relations entre la Turquie kémaliste et l'Espagne républicaine (1936-1939)

Bilâl N. Şimşir, Atatürk ve Yabancı Devlet Başkanları, tome III : "İspanya-Polonya", Ankara, TTK, 2001 :

"Manuel Azaña y Diaz, Président de la République Espagnole, à Son Excellence Président de la République Turque

Grand et Bon Ami :

C'est pour moi une grande satisfaction, en portant à Votre connaissance cette communication, de Vous exprimer mon ferme désir de travailler à maintenir une politique de rapprochement et de cordialité internationale et, en même temps, qu'il sera pour moi une tâche très agréable de resserrer, chaque jour, les bonnes relations qui existent heureusement entre l'Espagne et la Turquie.

Pour obtenir ce résultat, il me sera extrêmement agréable d'avoir l'assurance du précieux concours de Votre Excellence.

Je forme mes voeux les plus fervents pour la prospérité de Votre Nation et pour le bonheur de Votre Excellence.

Votre Bon Ami

(Signé)
MANUEL AZANA

(Contresigné)
Le Ministre d'Etat Julio Alvarez del Vayo

Au Palais National de Madrid
le 6 Septembre 1936

D.B.A. İdari. K. 60-0

No. 38

Manuel Azana y Diaz, Président de la République Espagnole, à Son Excellence Président de la République Turque

Tél. MADRID, le 29.10.1936

Je tiens à adresser à Votre Excellence à l'occasion de la Fête Nationale de la République mes bien chaleureuses félicitations avec les voeux sincères que je forme pour le bonheur de Votre Excellence et la prospérité de Sa Nation.

MANUEL AZANA
Président de la République Espagnole

D.B.A. İdari. K. 60-0" (p. 28-29

"No. 40

Kemal Atatürk, Président de la République Turque, à Monsieur Manuel Azana, Président de la République Espagnole

Tél. ANKARA, le 2.11.1936

Je remercie sincèrement Votre Excellence des souhaits qu'Elle a bien voulu m'adresser à l'occasion de l'anniversaire de la proclamation de la République et La prie de recevoir les meilleurs voeux que je forme pour Son bonheur personnel et la prospérité de la Nation Espagnole.

KEMAL ATATÜRK

D.B.A. İdari. K. 60-0

No. 41

Kemal Atatürk, Président de la République Turque, à Monsieur Manuel Azana, Président de la République Espagnole

Tél. ANKARA, le 13.4.1937

A l'occasion de la Fête Nationale Espagnole je prie Votre Excellence d'agréer avec mes plus vives félicitations les sincères voeux que je forme pour Son bonheur personnel et la prospérité de l'Espagne.

K. ATATÜRK

D.B.A. İdari. K. 60-0

No. 42

Manuel Azana y Diaz, Président de la République Espagnole, à S. E. Kemal Atatürk, Président de la République Turque

Tel. BARCELONA, 15.4.1937

Je remercie très vivement Votre Excellence des félicitations qu'Elle m'a adressée à l'occasion de la Fête Nationale Espagnole et prie Votre Excellence d'agréer mes voeux pour Son bonheur personnel et la prospérité de Sa Patrie.

MANUEL AZANA

D.B.A. İdari. K. 60-0" (p. 30-31)

"No. 46

Kernal Atatürk, Président de la République Turque, à Monsieur Manuel Azana, Président de la République Espagnole

Tél. ANKARA, le 13.4.1938

A l'occasion de la Fête Nationale Espagnole je prie Votre Excellence d'agréer mes plus vives félicitations et mes voeux très sincères.

K. ATATÜRK

D.B.A. İdari. K. 60-0 (...)

No. 47

Manuel Azana y Diaz, Président de la République Espagnole, à S. E. Kemal Atatürk, Président de la République Turque

Tél. BARCELONA, 15.4.1938

Je remercie vivement Votre Excellence de son télégramme de félicitation à l'occasion de la Fête Nationale de l'Espagne.

MANUEL AZANA
Président République

D.B.A. -Idari K. 60-0" (p. 34)

"No. 49

İspanya Cumhurbaşkanı Ekselâns M. Manuel Azana' dan, Türkiye Cumhurbaçkani Vekili Abdülhalik Renda'ya

Tel. BARSELONA, 11.11.1938

A l'occasion du décès du Fondateur de la République Turque, Son Excellence Kemal ATATÜRK, veuillez accepter avec mes plus sincères condoléances les meilleurs voeux pour la continuité de Son Grand Oeuvre.

MANUEL AZANA
PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE ESP A

D.BA.T.L-A.l-f.1

No. 50

Türkiye Cumhurbaşkanı Vekili Abdülhalik Renda'dan, İspanya Cumhurbaşkanı Ekselâns M. Manuel Azana'ya

Tel. ANKARA, 12.11.1938

Remercie vivement Votre Excellence des condoléances qu'Elle a bien voulu m'adresser à l'occasion de la perte de notre Grand Chef Kemal ATATÜRK.

RENDA

D.B.A.-T.l.-A.l.-f.l." (p. 36)

David Wingeate Pike, La crise espagnole de 1936 vue par la presse française, Toulouse, Université de Toulouse, 1966 :

"Les premiers 150 conseillers et techniciens russes arrivèrent le 13 octobre à Alicante, avec des ordres explicites par Staline d'après lesquels ils ne devaient pas s'exposer au feu ennemi ni, encore moins, au risque d'être faits prisonniers. Les premières cargaisons d'armes arrivèrent le 15 octobre à Cartagena et Alicante. Ce ne fut cependant que le 28 octobre que l'Union Soviétique reprit formellement à Londres sa liberté d'action. (...)

D'autre part, Le Midi soutenait à la fin d'octobre le démenti du gouvernement turc, selon lequel la Russie n'avait pas demandé l'autorisation de faire passer sa flotte de la Mer Noire par les Dardanelles. En réalité, 12 navires russes chargés d'armes destinées à l'Espagne, passèrent entre le premier et le 24 octobre par le Bosphore, vraisemblablement avec l'autorisation du gouvernement turc." (p. 169-170)

İsmail Soysal, Between East and West : Studies on Turkish Foreign Relations, Istanbul, Isis press, 2001 :

"Lorsque, en juillet 1936, la rébellion du Général Franco en Espagne contre le gouvernement socialiste prit le caractère d'une guerre civile, ce qui inquiéta le plus la France fut l'intervention dans ce conflit, du côté de Franco, de l'Italie fasciste et de l'Allemagne nazie. En France, le Front Populaire était au pouvoir. Afin d'empêcher que cette guerre civile ne dégénère en un conflit international, le gouvernement de Léon Blum émit, avec l'appui de la Grande-Bretagne, une « Déclaration de non-intervention » qu'il fit accepter aussi à d'autres pays d'Europe. C'est ainsi que fut organisé à Londres un « Comité de non-intervention ». La Turquie soutint sincèrement cette démarche et adhéra au Comité. Néanmoins, l'Italie fasciste et l'Allemagne nazie ne tardèrent pas à fournir une aide importante en armes et en hommes à Franco, tandis que l'Union Soviétique faisait de même en faveur du gouvernement républicain de Madrid. A ce moment, en Méditerranée, les sous-marins italiens commencèrent à attaquer en corsaires les bateaux se rendant dans les ports sous contrôle des Républicains ou en venant. A titre de mesure préventive contre ces attaques, les Traités de Nyon et de Genève furent conclus les 14 et 17 septembre 1936, sur l'initiative de la France et de la Grande-Bretagne. La Turquie les signa et en appliqua les clauses. Ainsi une collaboration d'un genre nouveau s'instaura-t-elle dans les rapports turco-français." (p. 58)

"Lors de la guerre civile de 1936 en Espagne, l'Italie ayant créé une menace en Méditerranée par l'action de ses sous-marins, la Turquie a participé aux conférences de Nyon et de Genève, convoquées par la Grande-Bretagne et la France afin d'empêcher ces actes de piraterie et signé, le 14 septembre 1937, l'Accord additionnel à cet Arrangement, conclu à Genève." (p. 147)

10/11/2015

L'alliance serrée entre le mouvement de libération nationale turc et la Russie bolchevique

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Maxime Rodinson, Marxisme et monde musulman, Paris, Le Seuil, 1972 :

"La Turquie n'a pas cessé depuis 1908 de vivre dans une atmosphère révolutionnaire. La révolution jeune-turque, le régime à la fois tyrannique, superficiellement et fiévreusement novateur qui en est issu, la guerre de 1914 aux côtés des Empires centraux, l'héroïsme dépensé pour une cause douteuse, la lutte à la fois contre la révolte sourde des allogènes réclamant leur liberté et contre les impérialismes occidentaux qui se partageaient jusqu'au cœur du pays proprement turc, la défaite et l'occupation étrangère, la lutte contre le collaborationnisme des vieux cadres ottomans et l'épopée des paysans anatoliens au combat contre les étrangers que soutenaient tous les Alliés victorieux, mouvement dont Mustafa Kemâl sut prendre la tête, tout cela constituait une atmosphère singulièrement stimulante. Une jeune bourgeoisie, ardemment nationaliste et novatrice, luttait pour son indépendance, pour sa fierté nationale et brisait les vieux cadres de l'Empire ottoman mal rafistolés par les francs-maçons jeunes-turcs. Sous la conduite du jeune Kemâl, elle portait atteinte hardiment aux traditions les plus sacrées. Et au-delà des frontières turques, comme fond de tableau, la nouvelle Europe en gestation douloureuse dominée par l'appel de Moscou et par la lutte contre la vague du bolchevisme qui menaçait le monde entier et semblait pouvoir tout emporter.

Le prolétariat turc était dans l'enfance et la lutte de classes éclipsée, et de loin, par la lutte nationale. La bourgeoisie révolutionnaire turque en avait trop peur pour le laisser s'engager sur la voie que montraient les discours ardents émanant de Moscou ou de Bakou. Elle se sentait assez forte pour mener néanmoins sans faiblir sa lutte contre les impérialismes occidentaux. Elle pouvait même se payer le luxe d'une alliance serrée avec la Russie soviétique." (p. 400)

"A un banquet à Ankara où Frounze appelait la Turquie opprimée à se joindre à la lutte contre les oppresseurs, il [Kemal] répondait sauvagement : « Il n'y a ni oppresseurs, ni opprimés ; il n'y a que ceux qui se laissent opprimer. Les Turcs ne sont pas de ceux-ci. Les Turcs peuvent s'occuper de leurs propres affaires, que les autres en fassent autant. » Mais il était intéressé par la Russie soviétique au plus haut point. C'était une force. Le petit P.C. turc fut toléré un moment, étroitement surveillé bien entendu. La politique de la IIIe Internationale avait changé, d'ailleurs. Fin 1921, le mot d'ordre général devenait la tactique du front unique. L'Internationale prenait conscience du fait que la révolution mondiale n'était décidément pas pour demain. En ce qui concernait spécialement la Turquie, c'était le seul pays au monde qui, pour ses buts propres, luttait contre les mêmes pays que la Russie soviétique, le seul allié possible dans un univers hostile et menaçant. Comme devait le dire Radek un peu plus tard, le pays des Soviets avait intérêt (au moment où l'entente organisait son blocus) à voir les Détroits échapper à l'Angleterre et laisser libre passage au pétrole qui en venait et au blé qui y entrait. « N'oubliez pas, disait-il aux communistes turcs, qu'historiquement le moment n'est pas venu d'engager la bataille décisive ; vous avez encore loin à aller. » Les Turcs comprenaient tout cela et s'engagèrent à observer strictement le « pacte national », l'appui au gouvernement nationaliste ; la lutte contre l'impérialisme occidental, principal ennemi, primait sur la lutte contre la bourgeoisie turque." (p. 403)

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19/10/2015

Doğu Perinçek : une figure du maoïsme turc

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"Le régime militaire turc déclenche une vague d'épuration dans l'enseignement supérieur", Le Monde, 18 novembre 1982 :

"(...) l'ancien dirigeant du parti ouvrier-paysan de Turquie (T.I.K.P.-prochinois), Dogu Perincek, a été condamné mardi à un an de prison par la cour martiale d'Istanbul pour "atteinte à la sécurité de l'Etat"."

"Vingt-sept dirigeants d'un parti gauchiste antiterroriste sont condamnés à des peines de prison", Le Monde, 6 mai 1983 :

"Ankara. - Au terme d'un procès qui s'était ouvert en juin 1981, le tribunal militaire d'Ankara a condamné à des peines de cinq à douze ans de prison, mercredi 4 mai, vingt-sept dirigeants du Parti ouvrier paysan de Turquie (en abrégé : T.I.K.P.) accusés d'avoir créé une organisation "en vue d'assurer la domination d'une classe sociale sur les autres." Quarante autres prévenus ont été, en revanche, acquittés.

Le T.I.K.P., organisation progressiste de tendance prochinoise, s'était dans le passé opposé de façon véhémente aux partisans des menées terroristes, en s'érigeant en ennemi acharné à la fois de l'Union soviétique et des milieux ultranationalistes, qu'il accusait d'être l'instigateur de la violence politique en Turquie. Il avait déjà été dissous par le régime militaire en octobre 1981, comme toutes les autres formations politiques turques.

Au premier rang des condamnés figurent M. Perincek, président du parti, et MM. Yalcin et Camkiran, membres du comité exécutif, condamnés à douze ans de détention. Le tribunal a décidé toutefois de réduire à dix ans la peine de M. Camkiran pour compenser la "bonne conduite" que ce dernier avait prouvée en rentrant au pays à l'appel des autorités, alors qu'il s'était déjà réfugié à l'étranger. Le président du parti et ses neuf autres camarades qui comparaissaient en prévenus libres depuis plusieurs, mois déjà ont été aussitôt incarcérés après le verdict."

"Turquie : libération de dirigeants maoïstes", Le Monde, 28 février 1985 :

"Cinq dirigeants du Parti ouvrier et paysan de Turquie (TIKP, maoïste) dont son ancien président, M. Dogu Perincek, ont été remis en liberté conditionnelle après quatre années de détention, ont indiqué, le mardi 26 février, des sources judiciaires d'Ankara citées par l'AFP. Quatre autres responsables de la même formation demeurent, en revanche, incarcérés. Les dirigeants du TIKP dissous sont passibles de peines allant jusqu'à douze ans de prison pour "tentative d'établissement de la domination de la classe ouvrière"."

Laurent Zecchini, "L'"affaire Karen Fogg" jette un froid entre l'UE et la Turquie", Le Monde, 21 février 2002 :

"Considérée à l'origine comme un fait divers monté en épingle par un agitateur notoire, l'"affaire Karen Fogg", du nom de la représentante de la Commission européenne à Ankara, a pris l'allure d'une affaire d'Etat : elle pourrait bien altérer sérieusement les relations (déjà passablement délicates et complexes) entre la Turquie, candidate à l'entrée dans l'Union européenne, et la Commission.

Tout a débuté il y a huit jours, lorsque Dogu Perinçek, directeur de l'hebdomadaire Aydinlik (Clarté), a commencé à étaler sur la place publique le courrier électronique de Karen Fogg. Extraits soigneusement choisis, bien sûr, assortis de commentaires destinés à convaincre les lecteurs d'un "complot contre la Turquie" fomenté... à Bruxelles.

Ce piratage de courrier électronique serait presque insignifiant s'il était isolé, mais Dogu Perinçek a affirmé être en possession de quelque 7 000 e-mails de la même source. Fanfaronnade, a-t-on d'abord pensé à Ankara. Sauf que, à raison d'une conférence de presse quasi quotidienne, et de la publication de nombreux extraits de ce courrier (interne et externe) de la représentation européenne en Turquie dans l'hebdomadaire de M. Perinçek, des dizaines de messages électroniques ont déjà été diffusés. Bref, l'"agitateur" ne semble pas être un mythomane. Son journal est l'organe d'expression (confidentiel) du Parti des travailleurs, un parti d'extrême gauche marginal et non représenté au Parlement.

Vieux militant maoïste longtemps proche du Sentier lumineux péruvien, antiaméricain et tiers-mondiste, Dogu Perinçek s'est mué depuis une quinzaine d'années en militant ultranationaliste et anti-européen. Il s'affirme lui-même proche de ce qu'on appelle à Ankara l'"Etat profond", c'est-à-dire le tout-puissant lobby de l'armée et des services secrets, dont on sait qu'il n'est pas favorable au rapprochement avec l'UE."

31/08/2015

Les positions soviétiques sur le conflit chypriote

Dimitri Kitsikis, "Le conflit de Chypre", Revue française de science politique, 15e année, n° 2, 1965, p. 286-287 :

"(...) à présent, Chypre échappait à l'O.T.A.N. et passait dans le camp neutraliste. La Turquie résolut, non certes de l'y rejoindre, mais d'esquisser elle aussi un mouvement vers le Caire et Moscou, dans l'espoir de neutraliser les nouveaux appuis du président de Chypre.

Les initiatives du gouvernement turc dans ce sens ont été précédées d'un mouvement dans l'opinion turque en faveur d'un rapprochement avec les pays non alignés et d'un certain dégagement des alliances occidentales, mouvement constaté dans la deuxième quinzaine de septembre, c'est-à-dire pendant les pourparlers soviéto-chypriotes à Moscou. Dès le début d'octobre, apprenant que le président de Chypre participerait à la conférence au sommet des pays non alignés, le gouvernement turc dépêcha au Caire deux observateurs. Pourtant ce geste ne suffit pas à satisfaire les fédérations nationales des étudiants de Turquie qui publièrent un communiqué déplorant que leur pays n'ait pas participé activement à la conférence. Le gouvernement turc décida alors de prendre à son tour le chemin de Moscou. Erkin, ministre des Affaires étrangères, s'y rendit le 30 octobre. C'était la première fois, depuis octobre 1939, qu'un membre du gouvernement turc se rendait dans la capitale soviétique. Le résultat du voyage fut une amélioration des rapports turco-soviétiques sur le plan culturel et commercial. Sur le plan politique, Erkin avait bien souligné que la Turquie n'entendait pas s'écarter de ses alliés occidentaux. En ce qui concerne Chypre, l'Union soviétique, malgré son grand désir d'améliorer ses rapports avec sa voisine, amélioration qu'elle recherchait depuis des années sans succès, ne pouvait promettre grand-chose, alors qu'elle soutenait Makarios le neutraliste, d'autant plus que le gouvernement turc ne donnait pas encore des signes de désengagement.

Mais justement dans la mesure où l'Union soviétique soutient le gouvernement de Chypre et non le gouvernement grec, Moscou a pu déclarer à Erkin qu'elle n'était pas en faveur de l'Enosis, partageant ainsi le point de vue de Makarios qui n'entend pas livrer son île neutraliste à un pays de l'O.T.A.N. De plus, elle a pu déclarer au ministre turc qu'afin que l'île ne pût constituer un danger pour la sécurité de la Turquie, il faudrait qu'elle fût démilitarisée, ce que demande également Makarios. Enfin, elle a dû certainement insister sur la sauvegarde des droits légitimes de la minorité turque."

"Sans illusions", Le Monde, 21 décembre 1966 :

"Il y a deux ans, M. Ismet Inonu, alors président du conseil, envoyait à Moscou son ministre des affaires étrangères, qui s'acquitta avec succès de sa mission : à un certain "dégagement" d'Ankara à l'égard de l'allié américain le gouvernement soviétique répondait par la reconnaissance des droits nationaux de la minorité turque à Chypre. Mieux, l'U.R.S.S. comblait les vœux de M. Inonu en prônant l'indépendance de l'île, ce qui allait à rencontre des aspirations unitaires des Grecs."

François Schlosser et Kenize Mourad, "Chypre : Kissinger joue et perd", Le Nouvel Observateur, 19 août 1974 :

"Anatole Dobrynine, revenu tout bronzé de Crimée où il a passé ses vacances, n'avait pas de position soviétique très élaborée à défendre mercredi dernier, quand il a rencontré pour la première fois Gerald Ford. Les membres du Politburo, en effet, sont eux aussi en vacances. Et les réactions à Moscou sont étonnamment calmes. On a d'abord soutenu les Turcs parce qu'ils semblaient oeuvrer en faveur du gouvernement légitime de Mgr Makarios. On s'est ensuite félicité de l'aubaine que constitue le retrait de la Grèce de l'O.T.A.N. Mais sans plus."

Artun Unsal, "Turquie : L'Union soviétique livrera du gaz naturel à Ankara à partir de 1987", Le Monde, 28 décembre 1984 :

"M. Tikhonov, a été reçu par le président de la République, M. Evren, auquel il a transmis une invitation à Moscou du chef de l'Etat soviétique, M. Tchernenko. Il a déclaré qu'"en dépit de la différence de leurs systèmes économiques et sociaux" les deux pays ont "des intérêts communs durables" que les "changements conjucturels ne sauraient influencer".

Durant les entretiens officiels, le dirigeant soviétique aurait délibérément omis de faire la moindre allusion au contentieux turco-grec en mer Egée, témoignant ainsi du désir de Moscou d'avoir des "relations équilibrées" avec ces deux pays. Sur Chypre, les Soviétiques auraient indiqué qu'ils soutiennent les efforts du secrétaire général des Nations unies en vue de relancer les négociations intercommunautaires. On remarque du côté turc que Moscou ne se fait plus le champion de la réunion d'une conférence internationale à propos de Chypre."

16/07/2015

Les relations entre la Turquie et la Chine populaire dans les années 70

Artun Unsal, "Le ministre chinois des affaires étrangères effectue une visite officielle à Ankara", Le Monde, 14 mai 1978 :

"Ankara. - Après la visite de pongistes et de basketteurs chinois dès l'ouverture de l'ambassade de Pékin dans la capitale turque, en 1971, M. Huang Hua, ministre chinois des affaires étrangères, est arrivé le lundi 12 juin à Ankara pour un séjour officiel de quatre jours.

En juillet 1974, M. Gunes, ministre turc des affaires étrangères du gouvernement de coalition (parti républicain du peuple et parti du salut national) s'était rendu à Pékin pour une visite officielle, raccourcie en raison de l'intervention à Chypre. Le chef de la diplomatie chinoise répond officiellement à cette visite.

"Il n'existe aucun problème dans les relations entre les deux pays", a souligné M. Ecevit, qui souhaite renforcer la coopération économique, scientifique et culturelle avec la Chine. Mais il semble que M. Huang cherche moins à développer les échanges commerciaux (du reste fort modestes) qu'à mesurer la véritable portée du rapprochement turc avec Moscou. En effet les Chinois pensent que, en raison de sa position "géopolitique", la Turquie constitue un facteur de paix dans la région, qu'elle devrait demeurer membre de l'OTAN, pour faire obstacle, selon Pékin, à l'expansionnisme du Kremlin. Dans l'allocution qu'il a prononcée au cours du banquet offert par ses hôtes turcs, M. Huang a dénoncé sans la nommer "une superpuissance qui pratique une politique d'encerclement par les flancs" à l'encontre de l'Europe, tout en multipliant ses menées subversives au Proche-Orient, en Afrique et dans d'autres régions du monde.

Mais il semble que les Turcs, tout en écoutant poliment les Chinois, comme ils l'ont déjà fait pour les Occidentaux s'abstiendront de prendre une position hostile envers l'Union soviétique, avec qui ils partagent au nord une frontière commune de 610 kilomètres, au moment où il est question de la signature d'une déclaration politique entre Moscou et Ankara. D'ailleurs, Ankara a rappelé, à plusieurs reprises, sa fidélité à l'Alliance atlantique et estimé que sa politique de rapprochement avec les Soviétiques n'est pas incompatible dans un monde où la détente devrait tout primer.

La Turquie souhaite bénéficier des expériences chinoises dans le domaine de l'énergie (notamment les forages pétroliers), de l'agriculture et de l'industrie, ainsi que l'a souligné M. Okun, ministre turc des affaires étrangères. Elle apprécie d'autre part la position de Pékin dans la question chypriote. En effet, les Chinois sont d'avis qu'il n'y aura aucune solution viable en dehors du cadre intercommunautaire et demeurent hostiles à l'internationalisation, que souhaitent les Chypriotes grecs, soutenus à cet égard par Moscou.

Après avoir été reçu par le chef de l'Etat, M. Koruturk, M. Huang devait également rencontrer le ministre turc de la défense, ainsi que le ministre d'Etat chargé des relations économiques."

Zhou Enlai et la Turquie

Zhou Enlai, entretien au quotidien turc Akşam, 13 avril 1965 :

"Il n'y a pas d'obstacle de notre part à l'établissement de relations diplomatiques entre la Turquie et la Chine. (...) La Turquie et la Chine sont toutes deux des pays asiatiques. Il y a de très vieux et très profonds liens historiques et culturels entre elles. Par le moyen de votre visite, le premier pas de l'amitié, qui sera établie entre nos deux pays, a été franchi."

Les relations entre la Turquie et la République populaire d'Albanie

"L'Albanie établit des relations consulaires avec la Turquie", Le Monde, 3 décembre 1969 :

"Ankara (A.F.P.). - L'Albanie a inauguré lundi un consulat général à Istanbul. C'est la première fois que le gouvernement de Tirana établit des relations consulaires avec la Turquie, mais les autorités d'Ankara n'ont pas demandé à bénéficier d'une mesure de réciprocité. (...)

L'événement apporte en définitive à ces mêmes observateurs une preuve nouvelle de l'éclectisme de l'actuelle politique extérieure d'Ankara : membre fidèle de l'alliance atlantique, la Turquie n'en a pas moins invité un millier de techniciens soviétiques et autorise en outre les Mig livrés aux pays arabes à emprunter son espace aérien."

Thomas Schreiber, "Albanie : La diplomatie de Tirana se fait plus active", Le Monde, 14 septembre 1984 :

"Mais en attendant l'établissement probable de relations diplomatiques avec Bonn (déjà parmi les partenaires commerciaux importants de l'Albanie), ce sont la Turquie, la Grèce, l'Autriche, la Suisse et surtout l'Italie qui intéressent le régime de Tirana."

Jan Krauze, "L'Albanie ouvre son portillon pour M. Baylet", Le Monde, 10 septembre 1985 :

"Dans ce même discours, M. Alia reprenait les formules habituelles sur "l'encerclement impérialisto-révisionniste" de l'Albanie, rappelait qu'il était moins question que jamais de renouer de quelconques relations avec l'URSS ou les Etats-Unis, s'abstenait d'évoquer le cas de la Chine, mais mentionnait par contre les bons rapports entretenus avec les pays voisins, Grèce, Turquie, et aussi Italie, tandis que les "grands Serbes" (yougoslaves) étaient à nouveau accusés de "cracher leur fiel" contre l'histoire et la culture nationales des Albanais du Kosovo."

"La réunion des pays balkaniques à Belgrade : La prudente ouverture de l'Albanie", Le Monde, 25 février 1988 :

"La Bulgarie et l'Albanie viennent de rétablir complètement leurs relations diplomatiques. Mais c'est avec la Turquie et la Grèce (membres de l'OTAN) que, dernièrement, les progrès ont été les plus spectaculaires. La Turquie est le seul pays disposant de deux consulats albanais (Ankara et Istanbul). Les échanges de toute sorte, marqués par une série de conventions signées en 1986 et 1987, se sont multipliés et, bientôt, une liaison aérienne Tirana-Istanbul sera inaugurée."

Thomas Schreiber, "L'Albanie : peut-être du nouveau ?", Le Courrier des pays de l'Est, n° 346, janvier 1990 :

"Une chose est certaine : l'activité redoublée de la diplomatie albanaise. Rappelons qu'avant même la disparition d'Enver Hodja en avril 1985, se dessinait derrière les diatribes de la propagande de Tirana la "nouvelle ligne" de la politique extérieure : conflit (mais pas rupture) avec la Chine ; refus de tout contact officiel avec Moscou et Washington ; normalisation progressive des rapports avec les différents pays "révisionnistes" est-européens et surtout, ouverture prudente en direction des pays occidentaux, en commençant par la Grèce, la Turquie et l'Italie."

14/07/2015

L'URSS et le séparatisme kurde en Turquie

Semih Vaner, "La Turquie entre l'Occident-Patron et le « Grand Voisin du Nord »", in Zaki Laïdi (dir.), L'URSS vue du Tiers Monde, Paris, Karthala, 1984, p. 100 :

"La plupart des organisations kurdes se réclamant du marxisme comme Özgürlük yolu (« Le chemin de la liberté »), Roja Walat (« Le soleil du pays »), le DDKD (Association culturelle démocratique et révolutionnaire) et le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) toutes démantelées par la junte militaire à la fin de 1980, se diront résolument pro-soviétiques et chercheront, dans leur lutte, l'appui de Moscou qui observe pourtant une certaine prudence en n'encourageant pas le séparatisme. Deux autres organisations kurdes de gauche resteront extrêmement critiques envers l'URSS : Kawa, prochinois, mettra quasiment sur le même plan la lutte contre l'URSS et la lutte pour l'indépendance du Kurdistan tandis que Rizgari reprochera au PC soviétique de n'avoir jamais fait de déclaration sur le droit des Kurdes à disposer d'eux-mêmes."

Staline et la question du Haut-Karabakh et du Nakhitchevan

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Richard G. Hovanissian, "L'intermède de l'indépendance nationale", Esprit, juin 1984, p. 107-108 :

"Les efforts du gouvernement de l'Arménie soviétique pour récupérer une partie des territoires perdus ne furent soutenus que par des notes diplomatiques très timides de la Russie qui, par ailleurs, était en train de normaliser ses relations avec le gouvernement d'Angora.

Le Comité militaire révolutionnaire d'Arménie arriva à Erevan le 4 décembre, suivi deux jours après par les premiers détachements de l'Armée rouge. Le Revkom, dominé par de jeunes bolcheviques vindicatifs, repoussa immédiatement le

Par le Traité de Moscou (mars 1921), qui établissait des relations d'amitié entre la Russie soviétique et le gouvernement d'Angora, la Turquie abandonna ses revendications sur Batoum et les autres districts en échange de l'abandon par les Russes des tentatives d'obtenir pour l'Arménie soviétique le district Surmalu d'Erevan. Dans ce secteur, la nouvelle frontière turque s'étendit jusqu'à la rivière Araxe ; la plaine fertile de Igdir et le mont de l'Ararat étaient en Turquie. En plus, le traité stipulait que Sharur Nakhitchevan ne serait pas rattaché à l'Arménie soviétique mais constitué en une région autonome sous contrôle de l'Azerbaïdjan soviétique, même s'il était séparé de l'Est de la Transcaucasie par le territoire arménien.

Quels qu'aient été les scrupules de Tchicherine et de Karakhan, ils durent les surmonter à cause du soutien décisif apporté par Staline à la délégation turque.

Comme prévu dans le Traité de Moscou, des termes presque identiques furent employés dans le Traité de Kars (octobre 1921) signé entre la Turquie et les trois républiques soviétiques transcaucasiennes."

Gaïdz Franck Minassian, "Le Haut Karabagh : la guerre pour une enclave", Cahiers de l'Orient, n° 57, 2000, p. 84 :

"(...) Staline dote le Haut-Karabagh et d'autres zones sensibles d'un statut administratif soviétique dans le but de consolider l'équilibre de son système politique naissant. En créant la République Autonome d'Adjarie (Géorgie), la République Autonome du Nakhitchevan et la Région Autonome du Haut-Karabagh (Azerbaïdjan), l'URSS poursuit sa politique amicale avec le régime kémaliste. L'URSS avait déjà fait beaucoup pour les Turcs en les débarassant de la question de l'Arménie turque et en les aidant à se concentrer sur le problème grec. Avec la question du Haut-Karabagh, Moscou doit contenter les Azéris pour qu'ils ne lorgnent pas trop du côté turc. En même temps, Moustapha Kémal n'a pas à craindre un revirement soviétique avec des entités turcophones autour de lui qui encerclent de plus l'Arménie. D'où les interférences légitimes de la Turquie qui, dans les conflits des nationalités, appelle au respect des Traités en vigueur."

30/05/2015

La Russie bolchevique et la ceinture des pays musulmans indépendants (Turquie, Perse, Afghanistan)

Stéphane Yerasimos, "Les Arabes et les Turcs : Quelques repères sur un chemin tortueux", Hérodote, n° 60-61, 1er-2e trimestres 1991, p. 174-175 :

"L'expansion des Empires russe et britannique avait laissé subsister, avant la Première Guerre mondiale, une série d'Etats-tampons situés entre leurs axes de progression : l'Empire ottoman, l'Iran, l'Afghanistan. L'entente des deux grandes puissances en vue de la Première Guerre mondiale entraîna l'extension des zones d'influence sur ces pays, tandis que l'effondrement passager de la Russie en 1917 fit croire un moment à la Grande-Bretagne qu'elle pourrait placer toute cette zone sous son contrôle direct. Cette tentative fut vouée à l'échec non seulement à cause de l'impossibilité de la Grande-Bretagne à gérer tous ses acquis de la guerre, ou de la montée en puissance de l'Union soviétique, mais aussi à cause de la résistance inattendue des pays en question. Mustafa Kemal réussissait à imposer la quasi-totalité de ses revendications nationales, aussi bien territoriales qu'économiques, l'Afghanistan faisait face à une nouvelle guerre anglo-afghane et l'Iran mettait en échec le traité de quasi-protectorat imposé par lord Curzon, entraînant en même temps la chute de la dynastie Qadjar remplacée par un colonel des Cosaques nationaliste, Reza Chah Pahlavi.

Si la remontée en puissance de la Russie pendant la période où ces événements se déroulent (1919-1923) contribue à la résistance des pays en question (notamment l'aide militaire soviétique au mouvement kémaliste fut très importante, sinon déterminante), cette remontée empêche en même temps une rupture entre ces pays et la Grande-Bretagne, puisque la réapparition de l'antagonisme entre ces deux puissances entraîne quasi automatiquement le jeu d'équilibre des pays intermédiaires.

Sans oublier que ces derniers ont eu également pendant cette même période maille à partir avec les Russes. Ainsi, Mustafa Kemal fit une seconde entorse (après Mossoul) à ses revendications territoriales en rétrocédant Batoum, qui avait été abandonné aux Ottomans par le traité de Brest-Litovsk en mars 1918 et les Soviétiques occupèrent au printemps 1920 une partie du littoral caspien iranien.

Ces rapports complexes entraînèrent une série d'engagements. L'Union soviétique, qui reconnut la première le gouvernement d'Ankara par le traité signé à Moscou le 16 mars 1921, signa également des traités bilatéraux avec l'Iran et l'Afghanistan. Enfin, les délégués turcs et afghans, qui se trouvaient à Moscou pour discuter avec les Soviétiques, signèrent sur les instances de ces derniers un traité turco-afghan le 1er mars 1921. Ce dernier traité a aussi une autre histoire. A l'armistice de 1918, les leaders Jeunes-Turcs s'enfuirent en Allemagne et tentèrent de monter, avec des généraux extrémistes allemands et des responsables bolcheviques, une société secrète de subversion en Asie centrale et dans le monde islamique. Un des objectifs, dont la partie turque se charge plus particulièrement, est la résistance afghane contre les Britanniques. Même si Ankara désavoue ces agissements, le traité turco-afghan n'y est pas étranger et la République turque enverra des instructeurs militaires en Afghanistan.

Par ces traités, l'Union soviétique entend peut-être constituer un bloc anti-impérialiste. Il en résultera une ceinture de pays qu'on pourrait aujourd'hui appeler non alignés entre l'Empire russe reconstitué et le Moyen-Orient arabe contrôlé par la Grande-Bretagne et la France."