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03/07/2017

Karl Radek et la Turquie

Karl Radek, "La Question d'Orient", Bulletin Communiste, n° 21, 29 juillet 1920, p. 15-16 :

"Dans son livre sur les conséquences économiques de la paix de Versailles Keynes écrit qu'au cours de la conférence de la Paix il avait l'impression que toutes tes décisions de Wilson, de Clemenceau, de Lloyd George n'étaient que des fantômes, des figures de rêve ; que tous ces maîtres du destin de l'humanité n'étaient que des pantins dont l'histoire maniait les ficelles. Les Alliés vont bientôt avoir l'occasion de se convaincre par l'expérience turque combien l'histoire se moque d'eux et les ballotte à sa guise.

Les Alliés ont condamné à mort la Russie des Soviets, et la Russie des Soviets vit, elle se libère, elle brise ses chaînes dans la lutte pour son existence, et elle détruit les fondements de la réaction occidentale.

Les Alliés n'ont pas condamné à mort l'impérialisme allemand, qui est déjà vaincu devant l'histoire, mais ils ont condamné le peuple allemand aux travaux forcés. Des cruautés de la guerre civile, un nouveau peuple allemand est né un prolétariat allemand devenu force révolutionnaire, comme un Samson à qui jamais nulle Dalila ne coupera la chevelure, comme un Samson qui lorsqu'il se lèvera ébranlera les piliers sur lesquels repose entièrement la paix victorieuse des Alliés.

Les Alliés ont condamné à mort, non pas le vieux nationalisme turc, mais le peuple turc lui-même. Ils voulaient en faire un peuple sans pays. Mais ce peuple, composé de paysans que n'a pas touchés la culture moderne, s'est soulevé et a pris les armes. (...)

Si, il y a un an, l'Entente avait épargné les impérialistes allemands, si elle avait donné à la bourgeoisie allemande la possibilité de reconstruire sa domination social-économique, elle aurait pu l'employer aujourd'hui contre la révolution prolétarienne de Russie. Mais, par avidité et avec la conviction qu'en faisant peser toutes les charges de la guerre sur le peuple allemand, elle éviterait la révolution chez elle, elle a si bien travaillé qu'après un an elle a fait plus pour la révolution allemande que n'aurait pu faire la plus puissante propagande communiste. Aujourd'hui, les Alliés peuvent tenter d'amnistier les Ludendorff et C°, et de les lancer contre la Russie communiste. Le seul effet qu'ils en pourraient obtenir, serait de hâter la victoire du prolétariat allemand. En démembrant la Turquie, en déchirant le corps vivant de ce pays, ils jettent les Jeunes Turcs dans les bras des Soviets. Ils créent une situation telle que les Turcs, qui voyaient toujours dans le Russe un ennemi héréditaire, se tournent aujourd'hui vers Moscou comme vers le seul point d'où puisse leur venir le salut.

Les Soviets veulent la paix par tous les moyens ; pour eux ne peut exister aucun désir de conquête, mais ils sont prêts à soutenir les peuples exploités qui se soulèvent. Cette Russie communiste, toute saignante des ruines de la guerre qui lui est imposée, a devant elle une formidable tâche de construction intérieure pour laquelle il lui faut une force créatrice extraordinaire. En signant avec elle une paix honorable, les Alliés donneraient la possibilité de vivre et de travailler au plus révolutionnaire des gouvernements, à un gouvernement qui peut être considéré comme l'avant-garde du prolétariat international. Et ils lui permettraient de concentrer ses forces pour la résolution des problèmes sociaux intérieurs. (...)

Prête à la paix, prête à des concessions, prête à vivre en paisible voisinage même avec les pays capitalistes aussi longtemps que la classe ouvrière d'Occident subit le poids du système capitaliste, la Russie des Soviets n'est pas un aigle à qui les vautours de l'impérialisme puissent impunément s'attaquer. C'est une force, une grande force, une force croissante. Elle obligera ses ennemis à compter avec elle et à la laisser vivre en paix."

24/03/2017

Le rôle révolutionnaire d'Alexandre Parvus et Tekin Alp

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Alexandre Parvus et Tekin Alp.

 

René Pinon, "L'Offensive de l'Asie", Revue des Deux Mondes, 15 avril 1920, p. 812-813 :

"La défaite du général Denikine, la mort de l'amiral Koltchak, la reconnaissance, par la conférence des Alliés, de l'indépendance de fait de l'Azerbaïdjan, ont encouragé les nationalistes turcs dans leur résistance aux volontés des vainqueurs et dans leurs espérances pantouraniennes, en même temps que le mouvement bolchévik, dont l'évolution interne tend vers une sorte de nationalisme révolutionnaire et émancipateur. Turcs nationalistes et Russes bolchéviks espèrent d'ailleurs trouver des appuis en Europe dans les partis révolutionnaires communistes, particulièrement ceux d'Italie qui déjà prêtent leur concours aux nationalistes d'Egypte. La Suisse est un centre d'agitation panislamique : Turcs, Egyptiens, Persans s'y rencontrent ; c'est un va-et-vient continuel de délégués entre la Suisse, Constantinople, le Caucase, l'Egypte, Moscou, Berlin.

Beaucoup de fils de la vaste intrigue aboutissent entre les mains du célèbre agent international Helphand, dit Parvus, que le gouvernement helvétique a récemment invité à sortir de la confédération. Qui connaîtrait les intrigues de ce juif de Bessarabie pendant toute la guerre, posséderait la clef d'événements considérables. Agent révolutionnaire au service de l'Etat-major allemand, il est mêlé à toutes les trames qui amènent la dislocation de l'armée et de l'Empire russe par le bolchévisme. Son officine principale est à Copenhague d'où il alimente de nouvelles tendancieuses et d'informations truquées la presse germanophile du monde entier. Il touche aussi aux affaires de Turquie ; il travaille à la réunion du Caucase à l'empire ottoman ; il fait un instrument de guerre de ce pantouranisme inventé par son coreligionnaire de Salonique, Cohen dit Tekin-Alp ; il est pantouranien pour le roi de Prusse.

L'activité d'un tel personnage est caractéristique ; elle est l'un des signes qui révèlent une étroite connexion entre la politique allemande, la révolution bolchéviste, le nationalisme turc et pantouranien, la révolution universelle. Il est possible que le gouvernement du Reich allemand ne soit pas mêlé directement à cette louche politique qui tend à replonger l'Europe, et l'Asie avec elle, dans les horreurs d'une guerre qui serait à la fois nationale et sociale ; mais de nombreux Allemands sont restés en Orient, et il est certain d'ailleurs que les partis et les hommes qui ont dirigé et perdu la guerre travaillent à rallumer l'incendie en Asie, dans un sentiment de vengeance contre l'Angleterre et dans l'espoir de tirer pied ou aile, à l'avantage de l'Allemagne, de toute complication grave qui se produirait en Orient. (...)

Ainsi se dessine contre les Alliés victorieux, pour remettre en question les résultats de leur victoire, un vaste complot ; il a trois centres : Moscou, Constantinople, Berlin."

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Le parcours politique de Mustafa Suphi

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Paul Dumont, "Bolchevisme et Orient", Cahiers du monde russe et soviétique, volume 18, n° 4, octobre-décembre 1977, p. 378-380 :

"Mustafa Suphi est né en 1883 à Giresun, un petit port de la mer Noire. Fils d'un haut fonctionnaire ottoman, il eut une enfance vagabonde. A en croire un de ses premiers biographes, il accompagna son père à Jérusalem et à Damas, fit ses études secondaires à Erzurum, puis s'inscrivit à l'Ecole de droit d'Istanbul.

Au lendemain de la révolution jeune-turque, nous le retrouvons comme bien d'autres intellectuels ottomans à Paris où il suit l'enseignement de l'Ecole libre des Sciences politiques. Il semble qu'il était à cette époque très proche des milieux unionistes. Correspondant du journal gouvernemental Tanin (L'Echo), il dirigeait par ailleurs l'Association des étudiants ottomans qui était subventionnée par l'ambassade turque. (...)

En 1910, Mustafa Suphi soutint une thèse consacrée à l'organisation du crédit agricole en Turquie. Le résumé qui en fut publié dans le Bulletin du Bureau des Institutions économiques et sociales soulignait l'importance de l'agriculture pour l'économie turque et mettait l'accent sur la nécessité d'encourager l'initiative individuelle dans le secteur paysan. Imprégné de nationalisme, ce texte dénonçait par ailleurs la pénétration du capital européen dans les campagnes turques. Aux yeux de Mustafa Suphi, il était urgent de faire face à la mainmise étrangère sur l'agriculture de l'Empire ottoman. Le crédit agricole devait précisément avoir pour mission de permettre à la paysannerie de se ressaisir et de susciter la création d'exploitations compétitives.

A son retour en Turquie, vers la fin de l'année 1910, Mustafa Suphi fut chargé d'enseigner le droit, l'économie et la sociologie dans diverses écoles supérieures d'Istanbul. Parallèlement, il poursuivit sa carrière de publiciste. (...)

En octobre 1911, Mustafa Suphi avait participé au IIIe Congrès du comité Union et Progrès à Salonique. Il semble qu'il y intrigua pour obtenir le portefeuille de l'Economie. Econduit, c'est peut-être à ce moment qu'il se retourne contre ses anciens protecteurs. Les données sur les circonstances exactes de sa brouille avec les Unionistes font défaut, mais on peut supposer que des paroles très vives furent échangées, car on le verra bientôt militer à l'extérieur du mouvement.

La rupture est consommée en août 1912. A partir de cette date, en effet, Mustafa Suphi agit au sein du parti constitutionnel national (Milli meşrutiyet fırkası) créé par un ex-député, Ferit Tek, et par un éminent idéologue d'origine tatare, Yusuf Akçura. Cette organisation avait pour but principal de déborder le comité Union et Progrès sur son « aile nationaliste » en promouvant sur le terrain politique, économique et social les doctrines élaborées par les cercles panturquistes. Mustafa Suphi participait notamment à la rédaction de son organe, l'Ifham (Commentaire).

Face au comité Union et Progrès, le parti constitutionnel national ne représentait, bien entendu, qu'une force politique mineure. Mais les dirigeants unionistes ne toléraient guère la contestation. L'assassinat, le 11 juin 1913, du Premier Ministre Mahmoud Chevket pacha leur donna l'occasion d'éliminer tous les opposants au régime. Plus de deux cents personnalités furent envoyées en exil. Dans le lot, il y avait en particulier un certain nombre de militants socialistes. Mais la répression frappa également les milieux panturcs et Mustafa Suphi ne put échapper au bannissement.

A en croire un de ses compagnons d'exil, il aurait projeté, pour se venger, de créer une franc-maçonnerie islamique et nationale susceptible de faire pièce à la franc-maçonnerie « internationale » des Jeunes Turcs. C'est peut-être pour mener à bien ce projet qu'il s'évada, vers le début de l'année 1914, de Sinop, le petit port de la mer Noire où il était en résidence surveillée.

Il s'était réfugié en Russie. Mal lui en prit. Lorsque la Première Guerre mondiale éclata, les autorités tsaristes le dirigèrent, en même temps qu'un certain nombre d'autres civils de citoyenneté ottomane, vers le camp de Kaluga, puis, lorsque les Allemands avancèrent à travers la Pologne et qu'il fallut se replier, vers celui d'Ural'sk.

Comment l'intellectuel « bourgeois » de 1914 se retrouva-t-il, quatre ans plus tard, à la tête des organisations communistes turques de Russie ? Dans un rapport présenté au Ier Congrès du parti communiste turc (Bakou, septembre 1920), Mustafa Suphi laissera entendre qu'il fut sensible à l'argumentation des propagandistes bolcheviks dès 1915 et qu'il ne tarda pas à participer lui-même à la diffusion des idées révolutionnaires. Cette conversion soudaine apparaît évidemment surprenante. On peut supposer que Mustafa Suphi fut surtout attiré par les slogans anti-impérialistes des Bolcheviks. (...)

Si l'on en croit le récit de Mustafa Suphi, ses années d'internement furent pour l'essentiel consacrées à la traduction des brochures bolcheviques. Parallèlement, il semble qu'il ait mené une active campagne de propagande contre les dirigeants d'Union et Progrès, accusés d'avoir conduit à la tuerie les paysans et les ouvriers turcs. Ces activités, menées à ciel ouvert à partir de Février 1917, lui permirent de se forger progressivement une réputation d'authentique révolutionnaire. Les événements d'Octobre ne tarderont pas à montrer qu'il avait misé sur la bonne carte. Libéré par les Bolcheviks au moment des pourparlers de Brest-Litovsk, en même temps qu'un certain nombre d'autres prisonniers ottomans, c'est sous l'étiquette du militant convaincu qu'il viendra à Moscou, vers le début du mois de mars 1918, proposer ses services au Commissariat central musulman."

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Le mouvement national bachkir et la révolution d'Octobre

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Zeki Velidi Togan alias Ahmet Zeki Validov.

 

Alexandre Bennigsen et Chantal Lemercier-Quelquejay, L'Islam en Union soviétique, Paris, Payot, 1968 :

"L'éphémère gouvernement turkestanais se dispersa pour rejoindre les Basmatchis, partisans anti-soviétiques déjà engagés dans une longue et sanglante guérilla contre les forces soviétiques. Au même moment, les milices rouges venues de l'Ural et de la Sibérie pénétraient dans les Steppes Kazakhes et brisaient le faible pouvoir autonome établi par le Parti d'Alach-Orda. Les unes après les autres, les villes des Steppes tombèrent entre leurs mains : Akmolinsk et Kustanay le 7 janvier, Aktyubinsk le lendemain, Orenburg le 18 janvier, Turgaysk et Semipalatinsk le 21 janvier, enfin Vernyi (Alma-Ata) le 3 mars. A Orenburg, au pouvoir des Bolcheviks, le Gouvernement national bachkir formé en décembre 1917 sous la présidence d'Ahmed Zeki Validov qui était resté neutre dans le conflit entre les « Rouges » et les Cosaques d'Orenburg, se scinda bientôt en deux fractions rivales. La fraction de gauche dirigée par Cherif Manatov accepta de coopérer avec les Soviets et son chef de file se vit confier par Staline la vice-présidence du « Commissariat Central Musulman » ; l'autre fraction sous la conduite de Zeki Validov adopta envers les Bolcheviks une attitude d'expectative hostile et ses chefs furent arrêtés en février 1918." (p. 94-95)

"En juin 1918, Zeki Validov et les chefs nationalistes bachkirs, descendirent des montagnes où ils s'étaient réfugiés en avril et essayèrent de rétablir l'autonomie nationale de leur peuple en liaison avec le Komutch de Samara et le « Gouvernement de la Sibérie Orientale » formé entre-temps à Omsk par Grichin-Almazov. Rentrés à Orenburg dans le sillage de Dutov, ils y rétablirent en août un Gouvernement National de la Bachkirie, présidé par Ahmed Zeki Validov, dont l'autorité s'étendait à tout le territoire bachkir et qui disposait d'une force réelle représentée par l'armée des volontaires Bachkirs." (p. 101)

"Quelle que fût leur attitude profonde envers l'idéologie communiste et le problème de la révolution mondiale, ces communistes nationalistes et ces « compagnons de route » musulmans avaient en commun leur confiance sinon dans le prolétariat russe, du moins dans certains chefs du Komintern, notamment dans Lénine et leur conviction que le communisme pouvait représenter un facteur favorable pour la libération des peuples musulmans. Même les plus méfiants considéraient qu'une alliance temporaire avec les Bolcheviks était utile, voire même nécessaire.

Jusqu'en 1923, ce groupe d'intellectuels musulmans domina presque sans partage les Partis Communistes et l'administration soviétique des territoires musulmans de l'U. R. S. S. Puis perdit régulièrement de son autorité jusqu'aux alentours de 1928, époque où commencèrent les grandes épurations des Partis Communistes nationaux. Mais il ne convient pas de sous-estimer l'action que ce groupe exerça sur la politique, l'économie et la culture des peuples musulmans.

L'ère de la collaboration entre ces éléments nationalistes et les autorités bolchevikes fut plus ou moins longue selon les régions. C'est en Bachkirie qu'elle fut la plus courte. Les leaders nationalistes qui, sous la conduite de Zeki Validov, collaborèrent au Bachrevkom — véritable Gouvernement provisoire national de la République Bachkire — furent les premiers à se rendre compte de l'impossibilité d'une entente durable avec les Bolcheviks russes. En juin 1920, Zeki Validov et quelques-uns de ses proches collaborateurs s'enfuirent au Turkestan pour rejoindre les Basmatchis. Cependant, même après la rupture, un certain nombre des anciens leaders nationalistes restèrent en Bachkirie et continuèrent d'y exercer, jusqu'en 1923, des fonctions importantes (2).

(2) Parmi eux, on peut citer, à titre d'exemple, les noms d'Abdurrahman Fahreddinov, fils de Rizaeddin Fahreddin, dernier mufti de Russie, ancien militant du mouvement « islahiste », Socialiste-Révolutionnaire de droite, adversaire des Bolcheviks en 1917, membre actif du mouvement national bachkir et compagnon de Zeki Validov, qui, après 1920 resta en U. R. S. S. et s'y consacra aux travaux scientifiques sur l'histoire du peuple Bachkir ; ou encore celui d'Ilyas Alkin, fils de Seid Girey Mirza Alkin, un des leaders du Parti Ittifaq al-Müslimin, lieutenant de l'armée tsariste, Socialiste-Révolutionnaire de droite, président en juillet 1917 du Harbi Chura, adversaire déclaré des Bolcheviks en 1918, puis chef d'Etat-Major de l'armée bachkire de Zeki Validov. Devenu membre du Bachrevkom en 1920, il resta en Bachkirie Soviétique et participa dans les années trente à la rédaction de la revue orientaliste Revolyutsionnyi Vostok de Moscou." (p. 115)

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19/06/2016

La méfiance des marxistes à l'égard du nationalisme arménien

Anahide Ter Minassian, "Le mouvement révolutionnaire arménien, 1890-1903", Cahiers du monde russe et soviétique, volume 14, n° 4, 1973, p. 559-560 :

"Jamais les marxistes russes, géorgiens et arméniens n'acceptèrent de qualifier de socialistes les partis hintchak et daschnak, qu'ils dénoncèrent toujours auprès des socialistes européens comme des partis nationalistes bourgeois. La conversion officielle des daschnaks au socialisme fut interprétée comme une manoeuvre, point de vue que les S.-R. russes devaient toujours partager. (...)

En 1894, Hovsep Atabékiantz avait traduit, à Stuttgart, le Manifeste du Parti communiste. Il envoya une longue lettre à Engels, sollicitant une introduction pour sa traduction arménienne et décrivant les « atrocités bulgares » dont étaient victimes les Arméniens de Turquie. Engels refusa, invoquant son ignorance de l'arménien, mais à la fin de sa lettre il déclara : « Mon opinion personnelle est que la libération de l'Arménie du joug turc, de même que du joug russe, sera possible lorsque le tsarisme s'écroulera. »

Ainsi, Engels rappelait les leçons de Marx : lutter contre le tsarisme, ne pas favoriser le démembrement de l'Empire ottoman. Cela explique pourquoi les socialistes allemands, dont K. Liebknecht, ont d'abord considéré avec méfiance les mouvements révolutionnaires arméniens en Turquie, qui leur paraissent être menés d'un point de vue totalement étranger au socialisme. Dirigés par des Arméniens de Russie, suspects d'être des agents doubles, ces mouvements tendent à faire éclater l'Empire ottoman, donc à favoriser l'expansion russe en Asie Mineure et à renforcer l'autocratie."

10/11/2015

L'alliance serrée entre le mouvement de libération nationale turc et la Russie bolchevique

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Maxime Rodinson, Marxisme et monde musulman, Paris, Le Seuil, 1972 :

"La Turquie n'a pas cessé depuis 1908 de vivre dans une atmosphère révolutionnaire. La révolution jeune-turque, le régime à la fois tyrannique, superficiellement et fiévreusement novateur qui en est issu, la guerre de 1914 aux côtés des Empires centraux, l'héroïsme dépensé pour une cause douteuse, la lutte à la fois contre la révolte sourde des allogènes réclamant leur liberté et contre les impérialismes occidentaux qui se partageaient jusqu'au cœur du pays proprement turc, la défaite et l'occupation étrangère, la lutte contre le collaborationnisme des vieux cadres ottomans et l'épopée des paysans anatoliens au combat contre les étrangers que soutenaient tous les Alliés victorieux, mouvement dont Mustafa Kemâl sut prendre la tête, tout cela constituait une atmosphère singulièrement stimulante. Une jeune bourgeoisie, ardemment nationaliste et novatrice, luttait pour son indépendance, pour sa fierté nationale et brisait les vieux cadres de l'Empire ottoman mal rafistolés par les francs-maçons jeunes-turcs. Sous la conduite du jeune Kemâl, elle portait atteinte hardiment aux traditions les plus sacrées. Et au-delà des frontières turques, comme fond de tableau, la nouvelle Europe en gestation douloureuse dominée par l'appel de Moscou et par la lutte contre la vague du bolchevisme qui menaçait le monde entier et semblait pouvoir tout emporter.

Le prolétariat turc était dans l'enfance et la lutte de classes éclipsée, et de loin, par la lutte nationale. La bourgeoisie révolutionnaire turque en avait trop peur pour le laisser s'engager sur la voie que montraient les discours ardents émanant de Moscou ou de Bakou. Elle se sentait assez forte pour mener néanmoins sans faiblir sa lutte contre les impérialismes occidentaux. Elle pouvait même se payer le luxe d'une alliance serrée avec la Russie soviétique." (p. 400)

"A un banquet à Ankara où Frounze appelait la Turquie opprimée à se joindre à la lutte contre les oppresseurs, il [Kemal] répondait sauvagement : « Il n'y a ni oppresseurs, ni opprimés ; il n'y a que ceux qui se laissent opprimer. Les Turcs ne sont pas de ceux-ci. Les Turcs peuvent s'occuper de leurs propres affaires, que les autres en fassent autant. » Mais il était intéressé par la Russie soviétique au plus haut point. C'était une force. Le petit P.C. turc fut toléré un moment, étroitement surveillé bien entendu. La politique de la IIIe Internationale avait changé, d'ailleurs. Fin 1921, le mot d'ordre général devenait la tactique du front unique. L'Internationale prenait conscience du fait que la révolution mondiale n'était décidément pas pour demain. En ce qui concernait spécialement la Turquie, c'était le seul pays au monde qui, pour ses buts propres, luttait contre les mêmes pays que la Russie soviétique, le seul allié possible dans un univers hostile et menaçant. Comme devait le dire Radek un peu plus tard, le pays des Soviets avait intérêt (au moment où l'entente organisait son blocus) à voir les Détroits échapper à l'Angleterre et laisser libre passage au pétrole qui en venait et au blé qui y entrait. « N'oubliez pas, disait-il aux communistes turcs, qu'historiquement le moment n'est pas venu d'engager la bataille décisive ; vous avez encore loin à aller. » Les Turcs comprenaient tout cela et s'engagèrent à observer strictement le « pacte national », l'appui au gouvernement nationaliste ; la lutte contre l'impérialisme occidental, principal ennemi, primait sur la lutte contre la bourgeoisie turque." (p. 403)

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