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03/04/2017

Le traité de neutralité entre l'URSS et la Turquie (1925)

Irandoust, "Le traité entre l'Union soviétique et la Turquie", Cahiers du Bolchévisme, 2e année, n° 35, 15 janvier 1926, p. 114-115 :

"Deux événements considérables se sont produits le 17 décembre, qui détermineront la situation internationale de la Turquie et du Proche-Orient tout entier. A Genève, la S. D. N. a voté une résolution sanctionnant l'occupation de la province turque de Mossoul, réalisée par l'Angleterre en 1918. Le même jour, le camarade Tchitchérine et le ministre des Affaires étrangères, Tewik-Ruchdi, signèrent à Paris un traité qui donne des formes plus précises aux relations d'amitié qui existent actuellement entre l'Union soviétique et la République turque.

La coïncidence des dates et le contenu des documents internationaux cités plus haut, ne sont pas fortuits. La décision de Genève de donner Mossoul à l'Irak, c'est-à-dire à l'Angleterre, fut une excellente illustration des déclarations faites naguère par Chamberlain sur les intentions du gouvernement britannique de transporter « l'esprit de Locarno » en Orient. Quoique la presse turque appelle cette décision « un acte de violence brutale et d'arbitraire révoltant », le ministre anglais des Affaires étrangères avait le courage d'annoncer dans son rapport aux Communes que le gouvernement britannique s'engagerait, dans la question de Mossoul, dans la voie du compromis avec la Turquie « naturellement dans les limites de la décision prise par la S. D. N. ».

Le sens de ces opinions est démasqué par le Daily Herald. Selon ce dernier, deux tendances de la politique asiatique se heurtent au sein du cabinet anglais. L'une tend à un accord avec l'Union soviétique afin d'isoler la Turquie, l'autre préconise un accord avec la Turquie, afin de compléter l'isolement de l'Union soviétique. Comme nous voyons, c'est également « l'esprit de Locarno » de M. Chamberlain qui s'efforce d'affaiblir la résistance à laquelle se heurte la politique impérialiste de l'Angleterre en Orient en isolant l'Union soviétique des pays de l'Orient.

La décision de la S. D. N. dans la question de Mossoul ne résout point du tout la question, tant que la Turquie ne la reconnaît pas. L'opinion publique anglaise est extrêmement inquiète de l'attitude adoptée par la Turquie à propos de la question de Mossoul. Le bruit que la presse impérialiste de toutes les nuances soulève maintenant à propos du danger qui menace la Turquie, si elle ne se soumet pas à la décision de la S. D. N., montre l'anxiété qui règne dans les milieux dirigeants anglais.

Il n'y a pas longtemps que le journal officiel du ministère français des Affaires étrangères constatait avec inquiétude qu'il fallait voir dans les derniers événements en Perse, « le commencement de la constitution d'un groupement étroitement lié, composé de l'union soviétique, de la Perse et de la Turquie, la première étape de l'organisation des Etats orientaux ». Le journal faisait ressortir que cette politique de rapprochement des peuples orientaux constituait un danger immense, non seulement pour la domination anglaise en Asie, mais également pour l'influence européenne tout entière.

C'est pourquoi ces derniers temps tout l'appareil de la diplomatie impérialiste est mis en mouvement, afin de détruire de l'intérieur la menace du rapprochement des peuples orientaux. Les journaux anglais et l'Union soviétique, dont certains points seraient dirigés contre les intérêts de la Turquie. Le journal principal de la réaction anglaise, le Morning Post, dépasse tous les autres dans cette voie en publiant, ces jours-ci, une nouvelle sensationnelle sur un prétendu traité secret entre la Turquie et l'Union soviétique aux termes duquel l'Union soviétique aurait concédé à la Turquie le droit d'occuper l'Azerbeidjan perse. Ce journal honorable s'efforce de faire peur à la Turquie en prétendant que l'Union soviétique, non seulement ne la soutiendra pas dans la question de Mossoul, mais qu'elle prépare, au contraire, des plans d'attaque contre la Turquie, qu'elle convoite l'occupation de Constantinople.

La presse boulevardière de Paris confirme cette « information » en déclarant que l'Union soviétique ne voudrait pas se lier les mains par une convention avec la Turquie, puisque l'Union soviétique pense sérieusement à s'accorder avec l'Occident. La presse bourgeoise espère provoquer ainsi, par ce bavardage incohérent, des querelles entre les différents pays orientaux et semer les doutes sur la politique orientale de l'U. R. S. S.

La presse de l'Union soviétique n'a pas donné beaucoup de place à la réfutation de cette campagne calomniatrice de la presse impérialiste. Cela n'était pas d'ailleurs nécessaire. Le traité publié entre l'Union soviétique et la Turquie fut une excellente démonstration de notre politique orientale, en général, et des relations existant entre l'Union soviétique et la Turquie, en particulier. Le camarade Litvinov déclare, dans une interview, que l'Union soviétique est prête à conclure un traité semblable avec n'importe quel pays désireux d'entrer en relations amicales avec l'Union soviétique. Notre nouvel accord avec la Turquie constitue, de ce point de vue, un contraste parfait avec les méthodes de la politique locarniste en Orient. La décision de la S. D. N. dans la question de Mossoul, sanctionnant la politique anglaise de brigandage, dissipe toutes les illusions locarnistes que le gouvernement anglais s'efforce de répandre en Orient.

Il y a quelques jours, l'organe officieux turc résumait la situation actuelle de la façon suivante : « le caractère impérialiste de la S. D. N. nécessite la création d'une nouvelle alliance, se proposant comme but la libération des peuples asiatiques du joug de l'impérialisme. Cette alliance doit être créée par l'initiative des peuples opprimés du Proche-Orient.

Notre traité avec la Turquie n'est pas dirigé contre un tiers Etat, mais il apparaîtra aux yeux de l'Orient tout entier comme une excellente manifestation d'une véritable politique de paix et de rapprochement des différents peuples."

29/03/2017

La confiance de Tekin Alp dans la pérennité de l'amitié turco-soviétique

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Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937 :

"A ce propos, je ne puis pas m'empêcher de signaler la remarque de Marcel Sauvage, dans son reportage sur La Turquie dévoilée. Dans un chapitre consacré à l'esprit d'Ankara et aux six flèches du Parti du Peuple, il fait ressortir avec humour que la flèche représentant l'Etatisme est la plus longue !... et ajoute que les remarques faites à la suite de cette constatation lui auraient simplement précisé quelle influence l'esprit de Moscou avait eu sur l'esprit d'Ankara.

Certes, des liens d'amitié inébranlables, des intérêts d'une importance capitale, lient les deux métropoles de la démocratie, mais, de là à voir une certaine affinité dans l'esprit des deux révolutions, ce serait à mon avis une bien lourde erreur. (...)

S'agissant de l'intervention de l'Etat dans l'un comme dans l'autre système, il est naturel qu'à certains moments les deux alliées politiques fassent route ensemble, mais elles ne peuvent pas manquer de se séparer et de s'éloigner l'une de l'autre au carrefour de la propriété individuelle. Elles s'y sépareront avec une poignée de main chaleureuse et fraternelle, pour se rencontrer de nouveau et se donner la main, là où elles ont des intérêts communs moraux ou matériels." (p. 207-208)

"La Russie soviétique fait du nationalisme, tout en arborant le principe de l'Internationalisme.

On y met en avant le matérialisme historique de Karl Marx, mais, en réalité, c'est de la mystique russe-nationale, telle que nous la voyons dans les livres de Tolstoï, Dostoïewski, Pouchkine et Tourguenieff. S'il est vrai qu'il y a dans le bolchevisme certains éléments de l'esprit juif, on pourra y reconnaître peut-être les traces du messianisme juif. C'est peut-être ce mysticisme slave associé au messianisme juif qui fait croire au moujik et à l'ouvrier moscovite qu'il est appelé à rétablir sur la terre la paix universelle et le bonheur éternel de l'humanité en détruisant et en annihilant par la violence tout ce qui, de près ou de loin, touche à l'esprit et au régime bourgeois. C'est toujours grâce à cet esprit mystique et messianique que les communistes ont fini par déifier Lénine et substituer son icône aux icônes des saints.

Au début, le communisme a eu beau agiter le drapeau de l'Internationalisme, il a eu beau rêver d'attirer toutes les Nations du monde dans son orbite, mais la nature des choses a fini par triompher. Le communisme se nationalise et se russifie de plus en plus.

L'armée rouge créée par Trotzki dans le but de libérer le monde du joug bourgeois, a maintenant comme mission de défendre le sol russe contre les convoitises germaniques, japonaises ou autres et dans ce but, les Soviets concluent des pactes avec des puissances bourgeoises. L'antimilitarisme qui est une des principales bases du credo communiste est mis au rancart et l'armée rouge participe à la course aux armements au même degré que certaines Nations bourgeoises.

La Russie moscovite, qui répudie le principe de nationalité, ne fait pas autre chose que du nationalisme en prétendant qu'elle est appelée à régénérer le monde, et qu'elle est prédestinée à être le modèle et l'inspiratrice des autres peuples, qu'elle est l'avant-garde de l'humanité vers le paradis terrestre, qu'elle changera le cours de l'histoire millénaire et établira dans le monde entier le règne de la justice, de la fraternité et de l'égalité. Il n'est pas exclu que tôt ou tard, nous y voyions des manifestations nationalistes sous les mêmes formes qu'ailleurs. A ce propos, il est intéressant de relever que le principe des nationalités n'a pas complètement disparu en Russie soviétique. Les multiples nationalités qui peuplent cet immense territoire conservent toujours leur individualité propre, leur langue, leur littérature et tout ce qui fait partie de la culture nationale, mais la mystique nationaliste y a été supplantée pour le moment par la mystique communiste. Aussi, la constitution soviétique s'enorgueillit-elle d'inscrire dans un de ses paragraphes que : « Dans le camp du socialisme règnent la confiance mutuelle et la paix, la liberté des Nations et l'égalité, la coexistence pacifique et la collaboration fraternelle des peuples. »

Litvinov, dans un discours prononcé à la Société des Nations, tire gloire du fait que :

« L'idée d'une association entre les Nations n'a rien d'inacceptable pour l'idéologie soviétique. Nous sommes, dit-il, un peuple réunissant dans 13 Républiques, 200 populations différentes. L'Ukraine, à elle seule, comprend plusieurs vingtaines de millions d'habitants. Jamais auparavant il ne s'était trouvé un ensemble de Nations aussi nombreuses, aussi variées, se groupant dans un seul Etat. L'égalité des droits de chacune de ces nationalités est parfaitement respectée, puisqu'il n'y a pas plus de majorité nationale que de minorité nationale. N'importe quelle nationalité n'a pas de moyens moindres qu'une autre nationalité. Autrefois, toutes les nationalités, exception faite de l'élément russe qui régnait par la force, étaient sacrifiées. Les résultats de la politique soviétique en ce domaine ont été jugés aussi bien par les amis que par les ennemis de l'Union. Certes, toutes les nationalités sont unies par l'identité du régime politique et économique et ont toutes le même idéal. »

En effet, on ne peut pas nier que le feu sacré de l'idéal communiste domine et refoule tout sentiment et tout penchant qui lui est étranger et, parmi ceux-ci, la mystique nationaliste. Mais, les Soviets jouent là un jeu très dangereux ; ils nourrissent dans leur sein un ennemi mortel, ils le sentiront le jour où la force de la mystique communiste commencera à fléchir. Alors, on pourra voir le principe des nationalités, le sentiment de solidarité raciale, linguistique et culturelle reprendre ses droits et s'ériger en maître dans la vie publique.

Déjà aujourd'hui, comme le fait remarquer fort bien M. Herriot dans son remarquable livre sur l'Orient :

« La logique de la théorie se heurte parfois à la réalité mouvante de la vie. Les forces fédérales et les forces nationales entrent parfois en conflit. On se plaint de l'action russe dans certaines entreprises de Bakou. On signale en Géorgie des rixes entre divers éléments nationaux, et la prédominance excessive des Russes sur les Géorgiens dans les services de chemins de fer de Tiflis. Au Congrès de février 1934, devant les représentants du Parti bolchéviste, M. Pastechev a signalé l'action en Ukraine des divers groupements nationalistes. »

Quoi qu'il en soit, que l'esprit nationaliste russe se manifeste par le principe des nationalités ou par l'idéal communiste, il conservera toujours son origine et son essence mystique." (p. 235-238)

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27/11/2013

İsmet İnönü et l'URSS

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Michael J. Carley, 1939 : l'alliance de la dernière chance. Une réinterprétation des origines de la Seconde Guerre mondiale, Montréal, Presses universitaires de Montréal, 2001, p. 174-175 :

"Le 4 mai [1939], comme l’avait prévu Litvinov, les Britanniques renouvelèrent leur proposition de garanties unilatérales. Cependant, ce qui suivit n’était pas si prévisible. Potemkine se rendit à Ankara pour poursuivre des négociations en vue d’améliorer les relations avec la Turquie (une alliée importante des Soviétiques durant l’entre-deux-guerres), négociations qui avaient débuté en même temps que celles que menaient les Britanniques et les Français. Il rencontra le président turc, Ismet Inönü, qui reprocha à la France et à la Grande-Bretagne de ne pas s’opposer à l’expansion allemande vers l’est. Ismet estimait que la politique franco-britannique consistait à se tenir éloignés en espérant que l’Allemagne s’épuiserait dans un conflit à l’est, afin de devenir les arbitres de l’Europe. Malheureusement, leurs calculs s’étaient révélés faux, l’Autriche, la Tchécoslovaquie et l’Albanie ayant été englouties. Selon Ismet, les Etats encore indépendants en Europe de l’Est avaient perdu confiance dans l’aide franco-britannique et envisageaient n’importe quel compromis avec Hitler. La Grande-Bretagne et la France, s’étant finalement aperçues du danger, avaient entamé des négociations avec la Turquie et l’URSS. « Pour Ismet, l’URSS ne devait pas rejeter les offres de coopération [franco-britanniques]. » Il conseilla à Potemkine d’accepter la proposition de Bonnet ou, au pire, d’admettre le concept britannique de garanties unilatérales, puis de construire sur cette base. Selon lui, accepter cette proposition n’était pas incompatible avec « la dignité » soviétique. Une alliance anglo-franco-soviétique était cruciale. Du reste, Ismet avait confié à Weygand, qui visitait la Turquie à peu près au même moment, que la France « ne pouvait pas se défendre contre l’Allemagne sans l’aide de l’URSS »."

Emel Parlar Dal, Les relations turco-américaines (1945-1980). Genèse d'une relation spéciale entre ombres et lumières, Paris, L'Harmattan, 2011, p. 238 :

"A propos du lien entre la nouvelle orientation de la politique extérieure turque et la crise chypriote, le Premier ministre turc İsmet İnönü déclara : « le problème chypriote ne trouvera pas une solution satisfaisante pour Ankara dans le cadre étroit de l'OTAN. Le rapprochement avec l'U.R.S.S privera Monseigneur Makarios d'un puissant allié potentiel. La Turquie en revanche, gagnera aux Nations unies des soutiens non seulement parmi les Etats communistes mais aussi dans les rangs des pays non-alignés. De plus, elle obtiendra enfin une aide économique soviétique susceptible de pallier l'insuffisance des Etats-Unis. »

Dans ce climat de détente, un véritable rapprochement s'opéra entre Ankara et Moscou avec la visite officielle du ministre des Affaires étrangères turc Feridun Cemal Erkin à Moscou à l'automne 1964. A ce sujet, notons que les Soviétiques avaient invité le gouvernement turc six mois auparavant. Cependant, cette invitation fut déclinée par le Premier ministre turc İsmet İnönü. Avec l'aggravation de la crise chypriote suite à la lettre de Johnson, celui-ci décida de reconsidérer la proposition soviétique et décida enfin de l'accepter. Indéniablement, la crise chypriote joua un rôle de catalyseur dans le rapprochement turco-soviétique à partir de l'année 1964."

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